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AUX SOURCES DE LA STAGNATION (suite)

 

Outre la doctrine réservant à Allah la connaissance exclusive de toute chose, et donc de tout ce qui relève de la science (PFV n° 61), d’autres éléments tirés du Coran participent au blocage de la créativité au sein de l’Islam.

Allah est le seul agissant

  • Ayant « été créé faible » (4, 28) par volonté divine, l’homme ne peut pas être le créateur de ses propres actes. Dans les domaines de la connaissance et de l’action, le Coran ne retient que la cause première (Allah) et néglige toute cause seconde (l’être humain)
  • C’est Lui [Dieu] qui vous a créés, et tout ce que vous faites (96, 37).
  • Dieu, tout est soumis à Sa puissance ; Il exerce sur ses serviteurs une domination absolue. Il est le Sage, l’Informé (6, 17-18).

Le principe de l’impuissance humaine s’applique même dans le cadre du djihad où le musulman est amené à tuer les ennemis d’Allah.

  • Ce n’est pas vous qui les avez tués ; mais Dieu les a tués. Tu ne lançais pas toi-même les traits quand tu les lançais mais Dieu les lançait pour éprouver les croyants au moyen d’une belle épreuve venue de Lui (8, 17).

Bien que l’inventivité humaine ne soit pas encouragée, on peut être frappé à quel point celle-ci se manifeste dans ce domaine, surtout depuis le milieu du XXème siècle : les djihadistes imaginent des méthodes nouvelles qui leur sont propres : attentats-suicides, même par avion (cf. le 11 septembre 2001), voitures piégées, égorgements publics, éventrations, crucifixions, bûchers, etc.

Asservissement de l’homme

Le Coran ne laisse aucune autonomie au sujet humain, lequel ne dispose par conséquent ni de liberté ni de responsabilité personnelle. « Si Dieu est tout-puissant, personne d’autre ne saurait revendiquer une puissance créatrice. Le bonheur ou le malheur que Dieu veut à quelqu’un l’atteindront fatalement ; personne n’est capable de s’interposer » (Jacques Jomier, Dieu et l’homme dans le Coran, Cerf, 1996, p. 48). L’homme est même incapable par lui-même d’agir sur la nature, de faire croître les plantes, d’aménager l’espace, etc.

Dans la célèbre conférence, « L’islamisme et la science », qu’il donna à la Sorbonne le 29 mars 1883, l’académicien Ernest Renan cite la lettre qu’un cadi (juge) musulman de Mossoul (Irak) adressa à un voyageur français, M. Layard, qui désirait connaître les caractéristiques et le passé de l’antique Ninive. Il reçut cette réponse : « Ce que tu me demandes est à la fois inutile et nuisible. Bien que mes jours se soient écoulés dans ce pays, je n’ai jamais songé à en compter les maisons, ni à m’informer du nombre de leurs habitants […]. Pour l’histoire antérieure de cette cité, Dieu seul la sait, et seul il pourrait dire de combien d’erreurs ses habitants se sont abreuvés avant la conquête de l’islamisme. Il serait dangereux à nous de vouloir les connaître […]. Dieu a créé le monde ; devons-nous tenter de l’égaler en cherchant à pénétrer les mystères de sa création ? ». Et Renan d’en déduire : « “Dieu sait mieux ce qui en est” est le dernier mot de toute discussion musulmane » (Journal des Débats, 30 mars 1883).

Selon Ibn Hanbal, fondateur, au IXème siècle, de l’école juridique sunnite réputée la plus rigoriste (en vigueur en Arabie-Séoudite), « croire en une quelconque liberté humaine signifie que même si Dieu veut l’acte, mais que l’être humain ne le veut pas, les choses ne se feront pas ; l’être humain serait, dans ce cas, plus fort que Dieu. Or, les actes humains font partie de la volonté divine et sont l’œuvre de Dieu ; même ses rires et ses pleurs sont dictés par Dieu » (cité par Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, éd. UPblisher, 2017, p. 56).

Le statut « divin » du Coran, souligne le dominicain Jacques Jomier, « lui donne sur les musulmans une puissance qu’il serait dangereux d’ignorer ou de sous-estimer. Ses versets déclenchent des réflexes ; même la façon de raisonner en terre d’Islam porte sa marque » (op.cit., p. 55). Cela peut entraîner dans les sociétés musulmanes une forme de fatalisme qui se traduit aussi par la patience résignée.

Certains commentateurs musulmans, soucieux d’inciter leurs coreligionnaires à ne pas demeurer passifs, s’appuient cependant sur un verset qui laisse entendre la possibilité pour l’homme d’agir avant toute intervention divine.

  • Avant de changer l’état d’un peuple, Dieu attend que celui-ci ait changé lui-même (13, 11).

La prédestination

Selon le Coran, Allah fixe irrévocablement le destin de chaque homme.

  • Dis : “Il ne nous adviendra que ce que Dieu a déterminé pour nous. Il est notre Maître ! Que les croyants se confient donc en Lui” (9, 51).
  • Aucune calamité ne se produit sur la terre ou chez vous sans qu’elle n’ait été auparavant consignée dans un livre, avant que nous ne le créions. Tout est facile pour Dieu (57, 22). aussi 8, 17.
  • Si Dieu te frappe d’un malheur, nul, en dehors de Lui, ne t’en délivrera ; mais s’Il t’accorde un bonheur, sache qu’Il est puissant sur toute chose (6, 17).
  • Il n’appartient à personne de mourir si ce n’est avec la permission de Dieu et d’après ce qui est irrévocablement fixé par écrit (3, 145).
  • Dis : “Même si vous étiez restés dans vos maisons, la mort aurait atteint dans leur lit ceux dont le meurtre était écrit, afin que Dieu éprouve ce qui se trouve dans vos cœurs et qu’Il en purifie le contenu” (3, 154).

Il est donc inutile d’envisager librement des actions à accomplir.

  • Ne dis jamais, à propos d’une chose : “Je la ferai sûrement demain”, sans ajouter : “Si Dieu le veut !” (18, 23-24).Allah,

De cette injonction résulte la formule que les musulmans récitent en toutes circonstances dans la vie courante : Inch’Allah = Si Dieu le veut !

La loi elle aussi relève de la souveraineté exclusive d’Allah. Il est le seul Législateur, car la raison humaine n’a pas la capacité de discerner le bien et le mal. Tout doit être révélé aux hommes, jusque dans les détails de la vie privée. Il en résulte que le musulman n’est pas sujet de droits fondamentaux attachés à sa nature. Ceux que Dieu lui accorde ne découlent pas de sa dignité d’être raisonnable, libre et responsable. C’est pourquoi la charia ne peut pas, en principe, être amendée. Pour beaucoup de musulmans, cela reviendrait à enfreindre la volonté d’Allah (cf. A. Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler mais ne le connaissent pas encore, Artège, 2017, p. 105-111).

Même en matière religieuse et morale, l’homme est soumis à l’arbitraire divin, fût-il le plus injuste et le plus cruel.

  • Dieu égare qui Il veut ; Il guide qui Il veut (74, 31).
  • Celui que Dieu égare n’a personne pour le diriger (7, 186).
  • A chaque homme, Nous avons appliqué son destin sur son cou et, au jour de la résurrection, Nous sortirons pour lui un rôle qu’il trouvera déroulé (27, 47).

 Certains versets mêlent cependant déterminisme et libre-arbitre.

  • En vérité, ceci est un rappel. Celui qui le veut prendra un chemin vers son Seigneur mais vous ne le voudrez que si Dieu le veut (76, 29-30).
  • Dis : “La vérité vient de votre Seigneur. Celui qui le veut, qu’il croie donc ! Et celui qui le veut, qu’il soit infidèle !” (18, 29).

Selon le Père Antoine Moussali, lazariste libanais, aujourd’hui le musulman s’aligne plutôt sur les décisions souveraines et irrévocables de Dieu, sachant que le Créateur est également « le Seigneur sage et miséricordieux des hommes » (Judaïsme, christianisme et islam, étude comparée, Editions de Paris, 2000, p. 117).

L’exception chiite

            Au sein de l’islam, le chiisme (environ 10 % du monde musulman), dont le centre se trouve en Iran, l’ancienne Perse, présente une aptitude à la créativité et au progrès. Devenu musulman au VIIème siècle, ce pays a conservé une partie de l’héritage païen de l’antique mazdéisme, religion conçue par Zoroastre (VIIème siècle av. J.-C.) qui se caractérise par une ouverture à la philosophie grecque, à la littérature indienne, aux sciences et aux arts.

En fait, échappant à l’arabisation, contrairement aux pays du Levant, la Perse « a su garder son génie propre » (E. Renan, op. cit.). Elle iranisa son islam en y intégrant une partie de ses traditions et croyances antérieures. « Culturellement, politiquement et même religieusement, la contribution perse à la nouvelle civilisation islamique fut d’une importance énorme […]. Les Iraniens enrichirent considérablement la langue arabe de termes nouveaux, applicables à des notions nouvelles, la rendant plus précise et plus facilement exportable […]. L’Iran, a été par excellence la patrie des plus grands philosophes et mystiques de l’islam ». Ainsi, « le chiisme est une religion en perpétuelle évolution, quand le sunnisme est resté figé dans le temps » (Ardavan Amir-Aslani, De la Perse à l’Iran, éd. L’Archipel, 2018).

POUR CONCLURE

Entre l’islam et le christianisme, il y a « deux visions de Dieu qui commandent deux visions différentes de Dieu, de l’homme et de l’univers » (A. Moussali, op. cit., p. 117). Ces différences fondamentales se retrouvent à travers les doctrines relatives à la prédestination et à l’autonomie humaine.

Tout en précisant qu’Allah a « ennobli les fils d’Adam » et leur a « donné la préférence sur beaucoup de ceux que Nous avons créés » (17, 70), le Coran affirme que « Dieu, rien ne lui est semblable » (42, 11). Pour sa part, le récit biblique des origines précise que l’homme et la femme sont créés « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Genèse 1, 26-27). Il en résulte qu’ils prennent personnellement en charge des actes créateurs ; ils ne se contentent pas de gérer un domaine mais sont appelés à le « cultiver » : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28). Ainsi, Dieu fait confiance à ses créatures humaines ; Il les rend capables de concevoir, d’inventer, d’entreprendre, d’améliorer, d’embellir. Le travail devient dès lors une collaboration à l’œuvre créatrice de Dieu.

Mathieu Laine, auteur du Dictionnaire amoureux de la liberté (Plon, 2016), en tire la conclusion que la Bible est une invitation à la liberté.

Annie LAURENT

Déléguée générale de CLARIFIER