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Le 18 novembre 2020, le président Emmanuel Macron, recevant à l’Elysée une délégation du Conseil français du culte musulman (CFCM), a exigé de ce dernier des engagements précis en vue de susciter l’émergence d’un « islam de France ».

Celui-ci devra prendre la forme d’un contrat avec l’État qui comportera une « Charte des valeurs républicaines » aux termes de laquelle le CFCM s’engagera à mettre un terme à toute pratique de l’islam politique, à lever toutes les ambiguïtés entretenues en son sein par certains de ses membres et à refuser toute ingérence étrangère, notamment par le biais des financements.

Ces exigences devront se retrouver dans le Conseil national des imams que le CFCM est en train d’élaborer. Son cahier des charges comportera une structure de formation destinée aux ministres du culte et sanctionnée par une labellisation officielle. L’objectif est de garantir un enseignement compatible avec les principes de la laïcité française, ce qui faciliterait la fin du recours aux imams détachés de l’étranger, celui-ci étant d’ailleurs programmé pour 2024.

Tout manquement à ces engagements, considéré comme « séparatiste », relèvera des lois en cours d’élaboration dont le projet doit être présenté en Conseil des ministres le 9 décembre.

I – QUELLE REPRÉSENTATION DE L’ISLAM EN FRANCE ?

 Le CFCM a été créé en 2003 au terme d’un processus complexe entamé dès 1989, sous la présidence de François Mitterrand.

Le contexte et les motivations de l’État

En cherchant à doter l’islam d’une institution nationale, l’État prenait acte de l’accroissement numérique des musulmans, naturalisés ou non, et de leur enracinement dans l’Hexagone. Plusieurs dispositions législatives et règlementaires avaient favorisé cet enracinement : élargissement du regroupement familial (décret du 29 avril 1976), droit pour les étrangers de créer des associations régies par la loi de 1901 (loi du 9 juillet 1981), simplification de l’acquisition de la nationalité française à raison de la naissance ou de la résidence en France, autrement dit remplacement de la « loi du sang » par la « loi du sol » (loi du 22 juillet 1993). La situation ainsi créée entraînait des exigences cultuelles spécifiques (mosquées, imams et aumôniers, carrés réservés dans les cimetières, fêtes religieuses, abattage halal, etc.) dont les musulmans devaient négocier la satisfaction avec les pouvoirs publics.

L’État voulait rompre avec sa pratique antérieure consistant à déléguer la gestion du culte musulman aux pays d’origine des fidèles de cette religion. Pour des raisons historiques et démographiques, l’Algérie avait une position hégémonique dans ce domaine (cf. PFV n° 72 – La France et ses mosquées).

Devant l’incapacité des musulmans à se doter eux-mêmes d’une structure représentative adaptée au contexte français, l’État a cru bon d’intervenir, confiant cette tâche au Bureau des cultes du ministère de l’Intérieur tout en prenant soin de préciser qu’il n’agissait qu’en qualité de « facilitateur » puisque la loi de 1905 lui interdit de se mêler de l’organisation et de la gestion d’un culte religieux.

Un long chemin et des embûches

En 1989, Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, institua un Conseil de réflexion sur l’islam en France (CORIF), composé de personnalités musulmanes françaises de diverses tendances. Le 3 mars 1990, le CORIF adressa au ministre un projet de statuts devant régir un futur Conseil islamique de France, « instance représentative fiable et permanente qui sera l’interlocuteur valable auprès des autorités » ainsi qu’ « une académie » dédiée à des « recherches de théologie musulmane et de théologie comparée » (Cf. Sadek Sellam, La France et ses musulmans, Fayard, 2006, p. 281).

L’action du CORIF demeura sans suite, notamment à cause du refus par le nouveau ministre, Philippe Marchand, de lui conférer en 1991 une reconnaissance officielle, au motif que « la mise en place progressive d’une structure représentative des musulmans en France, à l’instar des autres confessions, incombe en premier lieu aux musulmans eux-mêmes ». A cela s’ajoutèrent les manœuvres de l’Algérie pour s’ingérer dans le travail du CORIF. Ainsi, en 1992, le recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP), sous tutelle algérienne, Tedjini Haddam, nommé au Haut Conseil d’Etat algérien, entendit cumuler les deux fonctions, ce qui fut refusé par le CORIF (S. Sellam, ibid., p. 281-290).

En 1993, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur sous la présidence de Jacques Chirac, choisit la Grande Mosquée de Paris comme interlocuteur unique, conférant à son recteur, Dalil Boubakeur, la responsabilité de fédérer l’ensemble des associations et des mosquées. Le Conseil représentatif des Musulmans de France (CRMF), créé dans ce but en 1995, n’eut qu’une existence éphémère à cause du retrait rapide de la Fédération nationale des Musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, qui s’opposait au monopole de la GMP.

La même année, le successeur de Pasqua, Jean-Louis Debré, retira son soutien à la GMP. Estimant que l’État n’avait pas vocation à créer un « islam de France » sous peine de contrevenir à la laïcité, il renonça à toute démarche dans ce sens.

A partir de 1999, le dossier fut repris par Jean-Pierre Chevènement. L’un de ses conseillers, Alain Billon (converti à l’islam), mit en place une Istichâra (« Consultation » en arabe), à laquelle furent conviés les représentants des trois principales fédérations musulmanes, de cinq mosquées indépendantes, du mouvement piétiste et prosélyte Foi et Pratique (Tabligh, d’origine indo-pakistanaise) ainsi que six « personnalités qualifiées », dont une femme, Bétoule Fekkar-Lambiotte, présidente de l’association Terres d’Europe, de tendance soufie. Pour la première fois était associé à ces discussions un mouvement islamiste, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), d’obédience Frères musulmans (fondés en Egypte en 1928 pour contrer l’influence européenne).

Les partenaires de l’État furent alors invités à adopter une « Déclaration d’intention relative aux droits et obligations des fidèles du culte musulman en France », rédigée par le ministère de l’Intérieur. Mais, suite aux protestations d’un groupement d’associations conduit par l’Union des Jeunes Musulmans de France, proche de l’UOIF, contre ce « serment de la suspicion », la version qui fut signée et présentée officiellement le 28 janvier 2000 avait pour intitulé : « Principes et fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France », ce qui ouvrait la voie à une négociation d’égal à égal entre la République et l’islam.

La création du Conseil français du culte musulman (CFCM)

 L’action entamée par J.-P. Chevènement fut reprise et conduite à son terme par Nicolas Sarkozy peu après sa nomination comme ministre de l’Intérieur, en mai 2002. Ses concertations avec les membres de l’Istichâra aboutirent à la création du CFCM, déclarée le 28 mai 2003 comme association relevant de la loi de 1901.

Le CFCM est bâti sur un organigramme à deux niveaux, national et régional. Le premier, composé de neuf fédérations (cinq « statutaires » et quatre autres), est formé d’un bureau et d’un conseil d’administration. Organe politique et décisionnaire du Conseil, il a pour mission de définir, de manière concertée entre ses membres la ligne générale du culte musulman ; de le représenter auprès des pouvoirs publics ; de défendre les intérêts et la dignité de ce culte ; de contribuer à son rayonnement ; de développer le dialogue avec toutes les composantes de la société civile et avec les autres religions (art. 2 des statuts). Le second niveau comprend vingt-cinq conseils régionaux chargés de négocier avec les préfets tout ce qui touche à l’organisation pratique du culte.

La présidence du bureau national fut octroyée, en vertu d’un choix personnel de Sarkozy, à D. Boubakeur, assisté de deux vice-présidents, Mohamed Bechari, de la FNMF, liée au Maroc, et Fouad Alaoui (UOIF). La participation de cette dernière, contestée par certains musulmans, entraîna la démission de B. Fekkar-Lambiotte. Mais la présence de l’UOIF était jugée nécessaire à cause de son influence. Outre les instituts de formation d’imams qu’elle a fondés, elle organise chaque année au Bourget un rassemblement national qui attire des foules. « Croit-on qu’il suffisait de ne pas les accepter au sein du CFCM pour les faire disparaître ? » (N. Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, Cerf, 2004, p. 83).

Depuis 2005, le renouvellement des cadres du CFCM s’opère tous les deux ans par le vote des délégués représentant les mosquées adhérentes. Les modalités démocratiques de l’élection n’excluent pas les interventions de l’Algérie, du Maroc et de la Turquie – à travers leurs consulats – auprès des ressortissants originaires de ces pays, de façon à orienter leur vote. Le président actuel est un Français d’origine marocaine, Mohamed Moussaoui. Elu en janvier 2020, il succède à un Français d’origine turque, Ahmet Ogras.

II – LE CONSEIL FRANÇAIS DU CULTE MUSULMAN EST-IL LÉGITIME ?

 Depuis sa création, le CFCM souffre de faiblesses qui obèrent sa représentativité.

Dès le mois de mai 2003, des musulmans refusant de dépendre d’une institution confessionnelle ont créé des associations se référant à la laïcité : la Convention laïque pour l’égalité des droits et la participation des musulmans de France, le Conseil français des Musulmans laïques, ou encore la Coordination des Musulmans démocrates.

Depuis 2005, à plusieurs reprises, l’UOIF a gelé sa participation au Conseil national. Il l’a rejoint en 2017 tout en changeant le nom de son mouvement qui est devenu « Musulmans de France » (MF).

En 2020, sur un total de 2502 mosquées recensées, seules 1015 sont représentées au CFCM qui est, par ailleurs, miné par des rivalités internes et des orientations divergentes. Ainsi, les deux fédérations « marocaines » (Union des Mosquées de France, Rassemblement des Musulmans de France) sont en désaccord.

L’islamisme non contrôlé

La Turquie, représentée au sein du CFCM par le Comité de coordination des musulmans turcs de France, est aujourd’hui un acteur particulièrement actif dans le contrôle de l’islam hexagonal où elle opère un quadrillage croissant à travers ses mosquées et ses écoles privées hors contrat qui dépendent d’un organe officiel d’Ankara : la Ditib, administration chargée des affaires religieuses à l’étranger, et sont soutenues par le Milli Görüs (« Vision nationale »), organisation islamiste dont le président Erdogan est issu. Sur les 300 imams actuellement détachés de l’étranger pour officier en France, 151 sont envoyés par Ankara alors que la communauté turque ne représente que 10 % des musulmans. Ahmet Ogras, président du CFCM entre 2017 et 2019, est un proche d’Erdogan, tout comme Fatih Sarikir, secrétaire général du CFCM depuis février 2020 (cf. « Les hommes de main d’Ankara à l’assaut de nos rues », Valeurs actuelles, 12 novembre 2020).

Le CFCM n’a donc jamais réussi à s’imposer comme une autorité religieuse indépendante, dégagée de toute allégeance à des idéologies islamistes et pays étrangers. Lors de sa rencontre avec ses dirigeants, le 18 novembre 2020, le président Macron a estimé que trois fédérations sur les neuf qui font partie de cette institution n’ont « pas une vision républicaine ».

Sur les 2 502 mosquées recensées, 135 relèveraient du salafisme, ce « totalitarisme à essence religieuse », comme le définit Éric Delbecque, expert en sécurité intérieure, dans son livre Les Silencieux (Plon, 2020). Cette idéologie, explique-t-il, est, dans son essence et quelle qu’en soit l’expression (quiétiste, politique, djihadiste), un fondamentalisme réactionnaire, dont le but, au sens propre, consiste à revenir en arrière pour corriger tout ce qui, à travers les siècles, est censé avoir altéré l’islam. Autrement dit, pour ses partisans, « la nouveauté constitue le mal absolu » (ibid., p. 28-29).

Plusieurs enquêtes de terrain éditées ces dernières années illustrent cette réalité : Tarik Yildiz, Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France (L’Artilleur, 2016) ; Damien Le Guay, La guerre civile qui vient est déjà là (éd. du Cerf, 2017) ; Gérard Davet et Fabrice Lhomme (dir.), Inch’Allah. L’islamisation à visage découvert (Fayard, 2018) ; Mohamed Sifaoui, Taqiya ! Comment les Frères musulmans veulent infiltrer la France (éd. de l’Observatoire, 2019) ; Bernard Rougier (dir.), Les territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2019).

Enfin, le CFCM n’a pas résolu le problème de la dépendance financière envers des pays et institutions étrangers. L’Association musulmane pour un Islam de France à vocation cultuelle, relevant donc de la loi de 1905, qui lui a été adjointe en 2016 à l’initiative du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, avec pour mission de rechercher des financements français pour les mosquées et la rétribution des imams et de garantir la transparence des fonds venus de l’étranger, n’a jamais fonctionné à cause de dissensions internes.

Des fondations nouvelles

En 2016 également a été créée une Fondation de l’islam de France (FIF), association à vocation culturelle (loi 1901), reconnue d’utilité publique par décret du 5 décembre 2016. Cette instance laïque est chargée d’encourager la recherche islamologique, notamment par l’octroi de bourses d’études, afin de promouvoir « un islam compatible avec le pacte républicain » (La Croix, 14 décembre 2018). Après avoir présidé la FIF pendant deux ans, l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement a cédé la place à un musulman, Ghaleb Bencheikh, Français d’origine algérienne, animateur de l’émission « Culture d’islam » sur France-Culture.

La FIF est désormais concurrencée par l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF), fondée en 2019 par Hakim El-Karoui. Consultant d’origine tunisienne par son père, ancien collaborateur du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin et réputé proche d’Emmanuel Macron, il s’est fait connaître par deux rapports réalisés pour l’Institut Montaigne : « Un islam français est possible » (2016) et « La fabrique de l’islamisme » (2018). Il est aussi l’auteur de « L’islam, une religion française » (Gallimard, 2018). L’AMIF a deux branches : l’une, culturelle (loi de 1901), dédiée à la transparence financière du culte ; l’autre, cultuelle (loi de 1905), dévolue aux aspects religieux (formation d’imams, construction de mosquées). Cette dernière est dirigée par Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux, longtemps militant au sein de l’UOIF puis de MF dont il s’est séparé en 2018, non sans conserver des positions ambiguës. « Le Prophète [Mahomet] n’a strictement rien à voir avec l’imaginaire malade de ces islamistes fous », déclarait-il récemment (La Croix.com, 30 octobre 2020).

En mars 2020, le CFCM et l’AMIF, d’abord opposés, ont décidé de se rapprocher. Cela explique peut-être le choix du chef de l’État de confier au CFCM, après plusieurs mois de brouille, l’acceptation des mesures qu’il entend imposer aux musulmans de France.

POUR CONCLURE

N’étant pas en tant que tel un organisme religieux, comparable, par exemple, à la Conférence des Évêques de France, le CFCM ne dispose pas de la légitimité pour résoudre les problèmes liés à l’éparpillement idéologique de l’islam. Son rôle ne peut que se réduire à la gestion du culte, et encore seulement de manière partielle, compte tenu des disparités entre les mosquées.

Pour Bernard Godard, ancien chargé de mission au Bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur et co-auteur avec Sylvie Taussig de l’ouvrage Les musulmans en France (Robert Laffont, 2007), « il ne faut pas croire que c’est au CFCM que se joue l’avenir de l’islam de France ». D’ailleurs, précise-t-il, « de nombreuses mosquées construites ces dix dernières années, notamment en région parisienne, sont indépendantes, c’est-à-dire qu’elles se situent en dehors des fédérations et du CFCM » (La Croix, 20 janvier 2020).

Valentine Zuber, responsable de la chaire Religions et relations internationales à l’École pratique des hautes études, commente ainsi les limites du volontarisme étatique. « Il y a loin de la volonté politique à la réalité. Face aux divisions institutionnelles, aux fidélités consulaires et aux luttes intestines incessantes entre les diverses composantes du CFCM, l’État s’efforce de maintenir le cap initial. En réalité, il ne cesse de balancer entre deux impératifs contradictoires : son obligation de non-ingérence dans les organisations religieuses et sa volonté de promotion d’un islam de France qui reconnaîtrait les grands principes de la société moderne » (Qantara, n° 107, Printemps 2018, p. 31).

Le thème traité ici sera complété par deux autres PFV : 1°/ Titres, fonctions et attributions des cadres religieux de l’islam ; 2°/ Analyse des textes en cours d’élaboration sous l’égide du chef de l’État en collaboration avec le Conseil français du culte musulman.

Annie LAURENT

Déléguée générale de CLARIFIER