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 Depuis deux décennies, la liberté d’expression et le blasphème sont devenus un enjeu du débat relatif à la présence musulmane en Europe. Plusieurs affaires en témoignent.

1°/ En 2001, un procès a été intenté par la Grande Mosquée de Paris et la Ligue des droits de l’homme contre le romancier Michel Houellebecq pour avoir déclaré que la nature de l’islam est « de soumettre » (Lire, septembre 2001). Il fut relaxé en 2002 au motif que la critique d’une religion ne constitue pas un appel à la haine contre ses fidèles.

2°/ En 2004, le film Soumission, considéré comme blasphématoire, a valu à son réalisateur, le cinéaste hollandais Théo Van Gogh d’être assassiné par des islamistes.

3°/ En 2005, le quotidien danois Jyllands-Posten publia par solidarité une dizaine de dessins représentant Mahomet. Suite au tollé qui s’ensuivit, le gouvernement regretta cette publication puis le directeur du journal présenta des excuses, promettant de ne plus recommencer.

4°/ En 2006, France-Soir reproduisit les caricatures, ce qui valut à son directeur d’être licencié.

5°/ Puis, Charlie-Hebdo édita un numéro spécial reprenant les caricatures complétées par d’autres (février 2006). L’hebdomadaire fut relaxé en 2007, décision confirmée en appel en 2008. Mais, le 7 janvier 2015, 11 personnes travaillant à Charlie-Hebdo ont été assassinées par deux djihadistes.

La justice française a certes tranché en faveur de la liberté d’expression, mais depuis lors une partie des musulmans se mobilise en faveur de la reconnaissance du délit du blasphème telle qu’elle se pratique dans les pays islamiques (cf. PFV n° 68).

L’EUROPE TERRE D’ISLAM

 L’accroissement démographique des musulmans établis en Europe modifie leur rapport au Vieux Continent. Traditionnellement considérés comme faisant partie du Dar el-Harb (Domaine de la guerre) ou du Dar el-Ahd (Domaine du témoignage), ses territoires appartiennent désormais au Dar el-Islam (Domaine de l’Islam) pour une partie des musulmans concernés (cf. Sélim Jahel, « Charia et Convention européenne des droits de l’homme », Editions du Juris-Classeur, 2 juin 2004, p. 355).

En vertu de cette conception, ces musulmans, devenus citoyens occidentaux, aspirent à s’organiser en communautés islamiques régies par les règles de la charia. Il s’agit d’obtenir « une intégration canonique de l’islam » en application du concept de « charia de minorité », selon la formule conçue par Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux (cf. Michel Younès, dir., La fatoua en Europe. Droit de minorité et enjeux d’intégration, éd. Profac, Lyon, 2010).

Ce principe peut s’appliquer à la condamnation du blasphème, souvent associé subtilement à la critique de la religion. On notera que ces aspirations, et bien d’autres encore, s’appuient sur l’application des valeurs occidentales.

DES OFFENSIVES INSTITUTIONNELLES

  Depuis quelques décennies, plusieurs organismes musulmans, dont la représentativité est plus ou moins étendue, œuvrent en vue de la reconnaissance du délit de blasphème.

L’Organisation de la Coopération islamique (OCI)

            Fondée en 1969, cette institution dont le siège est à Djeddah (Arabie-Séoudite), comporte 57 Etats, dont le Liban, la Turquie et l’Albanie. Elle dispose d’une délégation permanente auprès de l’ONU.

L’OCI a été la première à mettre à l’ordre du jour au niveau international la question du blasphème, comme l’a montré le juriste Gregor Puppinck, directeur du European Centre for Law and Justice (ECLJ), situé à Strasbourg, lors d’une journée d’études intitulée « Le blasphème : retour d’une question juridique oubliée entre droits sacrés et droits civils », organisée par la Faculté de droit canonique de l’Institut catholique de Paris le 10 avril 2018.

« A partir de la fin des années 1990, l’OCI a renouvelé le débat sur le blasphème en introduisant sur la scène internationale les notions d’“islamophobie” et de “diffamation de l’islam”, puis de “diffamation des religions”, pour en recommander la condamnation au titre du droit international. Il s’agissait, par ces notions, d’introduire une obligation positive à la charge des Etats de protéger l’islam et les musulmans de leurs détracteurs, conformément à la Déclaration des droits de l’homme en Islam, adoptée au Caire en 1990, qui limite la liberté d’expression au droit “d’exprimer librement son opinion d’une manière non contraire aux principes de la loi islamique” et qui interdit notamment de “s’attaquer aux choses sacrées et à la dignité des Prophètes” (art. 22) ».

« L’influence numérique des Etats membres de l’OCI permit l’adoption de résolutions par l’Assemblée générale des Nations Unies et le Conseil des droits de l’homme. La première fut introduite au nom de l’OCI par le Pakistan en 1999, dans le cadre de la lutte contre le racisme et s’intitulait “diffamation de l’islam”. Elle fut suivie par une série d’autres résolutions, selon lesquelles ladite diffamation consiste en la diffusion de stéréotypes négatifs associant l’islam “à des violations des droits de l’homme et au terrorisme” ».

« L’OCI a justifié cette initiative par la nécessité de contrer le mouvement de rejet de l’islam provoqué par les attentats de New-York, de Madrid et de Londres en 2001, 2004 et 2005. En décembre 2005, deux mois après la première publication des douze caricatures de Mahomet par le journal danois Jyllands-Posten, l’OCI a, au titre de la “lutte contre l’islamophobie”, “insisté sur la responsabilité de la communauté internationale, y compris celle de tous les gouvernements, pour ce qui est de garantir le respect de toutes les religions et d’en combattre la diffamation ».

Enfin, suite à la résolution 16/18 adoptée le 24 mars 2011 par l’Assemblée générale de l’ONU, « contre l’intolérance fondée sur les religions ou les convictions », l’OCI a proposé aux représentants d’une vingtaine de pays, dont les Etats-Unis et l’Union européenne, réunis à Istamboul en juillet 2011, d’œuvrer pour l’inscription de cette résolution dans les législations nationales, ce que le gouvernement américain a accepté (Cf. Jean-Frédéric Poisson, L’islam à la conquête de l’Occident, Ed. du Rocher, 2018, p. 18).

L’ISESCO (Organisation islamique pour l’éducation, la science et la culture)

Cette institution est la branche culturelle de l’OCI. En 2000, elle a publié un document intitulé « Stratégie de l’action culturelle islamique à l’extérieur du monde islamique », auquel J.-F. Poisson a consacré une analyse fouillée, L’islam à la conquête de l’Occident, op. cit.).

« La Stratégie pose comme un principe, plus ou moins explicité au long du texte, que la survie des personnes et des communautés musulmanes occidentales passe nécessairement par leur enracinement, non pas seulement dans une culture mais dans leur culture » (ibid., p. 39). Il s’agit de « mettre en place “un cadre référentiel” en vue de protéger les musulmans installés en Occident contre “la dilution culturelle et la perte de l’identité islamique” » (ibid., p. 48).

Le Conseil européen de la Fatoua et de la Recherche

Dès 1997, les Frères musulmans ont créé à Dublin un Conseil européen de la Fatoua (décret juridico-religieux) et de la Recherche financé par l’Emirat de Qatar. Cette instance, présidée par Youssef El-Qaradaoui, Egyptien résidant à Doha et auteur d’un ouvrage Le licite et l’illicite en islam (Ed. Librairie Alqalam, Paris, 1992), est composée de 33 oulémas (savants).

Suite aux caricatures de Mahomet publiées dans Charlie Hebdo en 2005, son antenne française, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF), a été à l’origine d’une plainte déposée contre l’hebdomadaire « pour injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur religion » (Alexandre Del Valle, Emmanuel Razavi, Le projet, Ed. L’Artilleur, 2019, p. 182).

Le Conseil contre l’Islamophobie en France (CCIF)

Situé dans la mouvance de l’UOIF, ce Conseil  a été fondé en 2004. Son action « est en fait un cas d’école du lobbying islamiste visant à faire taire toute critique de la religion musulmane ou même de l’islamisme radical et à faire croire que leur critique de même que celle du terrorisme constitueraient en elles-mêmes des “marques” de haine envers les musulmans ». (A. Del Valle, E. Razavi, op. cit., p. 451-454).

Entretenant le ressentiment des musulmans contre l’Occident qualifié de « raciste » ou de « discriminatoire » et la confusion entre critique et blasphème, le CCIF instrumentalise efficacement l’auto-culpabilisation des Français autour du concept d’« islamophobie », comme l’a montré Philippe d’Iribarne dans une remarquable étude. « Adoubé par les organisations internationales (ONU, Conseil de l’Europe, Union européenne…) et par de nombreuses instances nationales, le discours de l’islamophobie a acquis un statut de vérité officielle » (Islamophobie. Intoxication idéologique, Albin Michel, 2019, p. 200). Le CCIF a d’ailleurs été reconnu d’intérêt général en 2011.

UNE EUROPE SOUMISE

En 2009 (15 octobre et 12 novembre), dans le cadre d’un séminaire intitulé « Connaissances de base sur l’islam », organisé par l’Institut d’éducation du Parti autrichien de la liberté, une spécialiste, Mme Sabaditsch-Wolff, évoquant le mariage de Mahomet (56 ans) avec Aïcha (6 ans), a parlé des « tendances pédophiles » du prophète de l’islam. En 2011, elle a été reconnue coupable par la justice de son pays d’avoir publiquement « dénigré une personne [Mahomet] qui est un objet de vénération […], d’une manière susceptible de susciter une indignation justifiée », en violation de l’article 188 du Code pénal autrichien. La condamnation (une amende de 480 euros ou une peine de soixante jours de prison en cas de non-paiement) a été confirmée par la Cour d’appel de Vienne (20 décembre 2011) puis par la Cour suprême (11 décembre 2013).

Saisie par la conférencière, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH), qui siège à Strasbourg, a validé, le 25 octobre 2018, la décision de la justice autrichienne, estimant que les propos de la conférencière constituaient « une violation malveillante de l’esprit de tolérance à la base de la société démocratique ».

Dans un article sur ce jugement, Grégor Puppinck a constaté qu’il a été fortement critiqué en Occident, tandis que dans la presse arabe, il « a été accueilli avec enthousiasme et présenté comme “une décision historique” ou encore comme “une victoire du monde islamique après la crise des caricatures publiées à plusieurs reprises par plusieurs journaux européens” ». L’auteur mentionne quelques-unes des approbations les plus significatives, émanant de l’Université d’El-Azhar (Le Caire), de Qari Hanif Jalandhari, secrétaire général de la plus grande fédération mondiale d’écoles coraniques (10 000 madrassas), et de Tahir Amin, vice-chancelier de l’Université Bahauddin Zakariya (Pakistan). Pour ce dernier, il s’agit d’« une décision majeure et historique ».

Dans un message au Président du Parlement européen, le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, a « exprimé l’espoir que les pays européens se conforment à la décision de la CEDH et prennent des mesures pour renforcer le respect des religions et l’harmonie interreligieuse », soulignant « la nécessité de redoubler d’efforts dans les pays européens pour éviter de tels incidents provocateurs ; pour sensibiliser davantage à la sensibilité religieuse des musulmans, en particulier au respect du Prophète Mahomet » (Valeurs actuelles, 1er mars 2019).

Le 18 mars 2019, la Grande Chambre de la Cour, appelée à statuer sur le renvoi de l’affaire en appel, a déclaré définitive la sentence autrichienne, conférant à sa décision l’autorité d’une « affaire phare ». Ce faisant, elle passait outre une pétition « pour la défense du droit de critiquer l’islam en Europe » qui avait recueilli 59 000 signatures, et refusait de suivre le mémoire déposé par l’ECLJ le 26 mai 2016 en soutien à la démarche de la requérante autrichienne (https://eclj.org/free-speech/echr/observations-ecrites-en-tierce-intervention).

Commentaire de Grégor Puppinck sur le jugement du 25 octobre 2018 : « Cet idéal de paix est séduisant, mais il a pour prix la liberté de dire la vérité. Il implique en effet que tout propos, même vrai, soit condamnable pour intolérance et incitation à la violence dès lors que quelques personnes menaçantes se déclarent offensées dans leur sentiment religieux. Le critère d’acceptabilité d’un propos n’est plus alors la vérité mais la violence qu’il peut susciter. Certes, il est vrai que la paix est le plus grand bien de la société ; et c’est donc avec raison que, pour la préserver, les autorités doivent parfois limiter des libertés individuelles. Mais il faut que la société soit bien menacée pour sacrifier jusqu’à la liberté de dire la vérité ; ou alors, il ne faut plus y croire » (Valeurs actuelles, op. cit.).

POUR CONCLURE

Pascal Bruckner, philosophe : « J’ai plutôt l’impression que nos défenses immunitaires se sont effondrées et que l’islamisme gagne. Ses principales revendications ont été satisfaites : plus personne n’ose publier de caricatures de Mahomet » (Le Figaro, 7 janvier 2020).

Waleed El-Husseini, essayiste d’origine palestinienne, fondateur du Conseil des ex-musulmans de France, réagissant à l’affaire Mila  (conf PFV n°68) « Quand les gens commencent à avoir peur de parler de l’islam par peur des représailles, c’est le début de l’emprise de ce dernier sur la société. Si l’islamisme vient à s’installer en France, ce n’est pas parce qu’il est aussi puissant qu’il aime à le faire croire, mais surtout à cause de la lâcheté d’une partie des hommes politiques et des Français » (La Lettre de Causeur, 11 février 2020).

   Alaa El-Aswany, romancier égyptien : « Lorsque nous respecterons ce qui est sacré dans les autres religions, nous aurons le droit de lutter pour ce qui est sacré chez nous et nous pourrons convaincre de la fermeté de notre position morale l’opinion publique mondiale afin que celle-ci s’associe à nous pour interdire le dénigrement de l’islam » (Extrémisme religieux et dictature, Actes Sud, 2014, p. 169).

Dans un livre très documenté, Jacques de Saint-Victor, historien du droit, rappelle qu’à la suite d’une pétition nationale adressée le 25 février 2006 par le  Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) au président de la République [Jacques Chirac] pour lui demander d’empêcher « l’insulte et la diffamation sur Dieu et ses prophètes » (ce qui revient à prohiber le blasphème), deux députés UMP, Jean-Marc Roubaud et Eric Raoult, avaient proposé respectivement d’ « interdire les propos et les actes injurieux contre toutes les religions » et aussi d’ « interdire la banalisation du blasphème religieux par voie de caricature » (Blasphème, Gallimard, 2016, p. 107).

Cet auteur relève avec pertinence les conséquences à attendre de l’acceptation d’une telle démarche. « Si l’on cède à ce discours », cela entraînerait que « les revendications identitaires (ou prétenduement religieuses) ne s’arrêteront jamais. Il faudra en arriver à interdire d’abord le Mahomet de Voltaire, ce qui est en pratique déjà fait, puis on arrivera à L’Enfer de Dante, qui se moque du Prophète (le croirait-on, il y a déjà des demandes pour expurger ce texte “islamophobe” ?) ; et cette fuite en avant peut dissimuler bien des surprises. Il n’est pas besoin de se poser des questions sur ce qu’il adviendrait à terme de notre vieil héritage de liberté » (Ibid., p. 109).

   Annie Laurent

  Déléguée générale de CLARIFIER