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Plusieurs affaires récentes défrayant la chronique ont mis en évidence l’importance que l’on accorde au blasphème dans le monde musulman. L’une d’elles a particulièrement retenu l’attention car elle s’est déroulée en France en janvier 2020. Les propos tenus par une adolescente prénommée Mila, qui avait crûment exprimé son aversion pour l’islam, lui ont valu de nombreuses menaces de mort, menaces que le délégué général du Conseil Français du Culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri, a semblé approuver. « Cette fille sait très bien ce qu’elle fait. Qui sème le vent récolte la tempête » (Le Figaro, 30 janvier 2020). Ce responsable se situe donc du côté des musulmans pour lesquels le blasphème est passible des plus graves sanctions, tandis que d’autres appellent à la tolérance dans ce domaine.

LE BLASPHÈME DANS LES TEXTES

Le Coran évoque le thème du blasphème sans le nommer.

« Oui, Dieu maudit en ce monde et dans l’autre ceux qui offensent Allah et son Prophète. Il leur prépare un châtiment ignominieux. Ceux qui offensent injustement les croyants et les croyantes se chargent d’une infamie et d’un péché notoire » (33, 57).

Allah n’édicte donc aucune sanction dans l’ordre temporel. Cependant, le droit islamique pallie ce silence, comme l’a montré Mustapha Baig, maître de conférences en études islamiques à l’Université d’Exeter (Royaume-Uni), dans une conférence donnée à Aix-en-Provence le 3 juillet 2013. « La loi islamique, au cours de son histoire, a prescrit des punitions pour l’insulte envers la religion ».

L’auteur considère que ce principe repose sur le mot arabe tajdif, qui signifie blasphème et que l’on trouve dans le Hadîth (tradition mahométane), « pour signifier le déni ou le refus de reconnaître, le fait d’être ingrat en général ou vis-à-vis des bontés et des bénédictions de Dieu ». Baig précise que « le Prophète Mahomet dit, selon une tradition, que le tadjif est le pire des péchés ».

Les juristes ont tiré de cette tradition une diversité de conséquences. Ainsi, pour l’école hanéfite, la plus importante des quatre écoles juridiques de l’Islam, « le blasphème équivaut à l’apostasie » car « un musulman qui insulte Dieu ou son Prophète devient un non-musulman et l’apostasie peut être punie de mort ». D’autres écoles distinguent cependant entre apostasie et blasphème (M. Baig, op. cit.).

MAHOMET L’INTOUCHABLE

            Le plus souvent, l’accusation de blasphème concerne Mahomet, personnage sacré par excellence. Le Coran rapporte les moqueries qu’il subissait de la part de ses compatriotes de La Mecque, tandis qu’ils refusaient de croire à sa mission prophétique, et le soutien qu’il recevait alors d’Allah.

« Ils disent : “Pourquoi ne nous apporte-t-il pas un miracle de son Seigneur ?” La preuve de ce que contiennent les Ecritures anciennes ne leur est-elle pas venue ? » (20, 133).

« Ne leur suffit-il pas que Nous ayons fait descendre sur toi le Livre et qu’il leur soit récité ? Il y a certes là une miséricorde et un rappel pour les gens qui croient » (29, 51).

« Dis-leur : “Je ne prétends pas disposer des trésors d’Allah ni connaître les Mystères, je ne vous dis pas que je suis un ange. Je ne fais que suivre ce qui m’a été révélé” » (6, 50).

« Dis : “Je ne suis pas un novateur parmi les messagers d’Allah et je ne sais pas ce que l’on fera de moi et de vous. Je ne fais que suivre ce qui m’a été révélé et ne suis qu’un clair avertisseur” » (46, 9).

« Votre compagnon n’est pas égaré ; il n’est pas dans l’erreur ; il ne parle pas sous l’empire de la passion » (53, 1).

« S’ils te traitent d’imposteur, réponds-leur : ”A moi mes actes, à vous les vôtres. Vous n’êtes pas responsables de ce que je fais ni moi de ce que vous faites » (10, 41)

Mahomet « est le Messager d’Allah et le Sceau des prophètes » (33, 40).

« Celui qui te hait restera sans postérité » (108, 3).

Cf. aussi : 10, 20 ; 29, 52 ; 17, 59 ; 25, 7-9 ; 11, 12.

            Mahomet lui-même ne pouvait supporter les satires et les invectives qui lui étaient adressées. Il n’a pas hésité à faire assassiner pour ce motif plusieurs personnalités de son entourage, entre autres la poétesse Asma bint Marwan, et le vieillard centenaire Abou Afak (Cf. Maxime Rodinson, Mahomet, Seuil, 1961, p. 188-189).

C’est pour protéger la sacralité de Mahomet, auquel Allah donne la qualité de « beau modèle » (Coran 33, 21), qu’il est interdit de le représenter sous la forme de dessins classiques, a fortiori sous la forme de caricatures. Selon le Cheikh Mohammed Nokkari, juriste sunnite libanais, « la jurisprudence a interdit de dessiner le portrait du prophète Mahomet, pour différentes raisons : d’abord, on ne connaît pas à quoi il ressemble ; ensuite, les dessins en général ne sont pas tolérés dans l’islam » (L’Orient-Le-Jour, 2 février 2015).

Pour Nokkari, la raison d’être de l’interdiction des représentations repose principalement sur « la crainte de l’idolâtrie, une coutume combattue assidûment par l’islam, notamment au cours des premiers siècles ». Le chiisme autorise cette pratique, « mais dans des scènes correctes » (Ibid.).

LES VERSETS SATANIQUES

            Le 14 février 1989, la question du blasphème contre Mahomet a pris une nouvelle dimension lorsque l’ayatollah Khomeyni, Guide de la révolution iranienne, publia une fatoua (décret religieux) de condamnation à mort contre Salman Rushdie, romancier britannique d’origine indienne, auteur des Versets sataniques, considéré comme blasphématoire. Tout musulman était appelé à exécuter cette sentence, moyennant récompense. Cette fatoua fut soutenue dans le monde entier par des manifestations violentes et meurtrières. En 2005, le successeur de Khomeyni, Ali Khamenei, confirma cette décision. Plusieurs fois augmentée, la récompense a été fixée à 3, 9 millions de dollars en 2016.

Le titre du livre se réfère à la sourate 53 du Coran (versets 19 à 23). Ce passage relate l’attitude de Mahomet qui, à La Mecque, aurait cédé aux sollicitations de Satan l’enjoignant de se prosterner devant trois déesses païennes (El-Lat, El-Uzza et Manât) pour obtenir leur intercession. Par cette concession au dogme de l’unicité divine, Mahomet aurait espéré attirer les polythéistes à l’islam. La fin du verset 23 corrige l’erreur relative à ces divinités : « Allah ne leur a accordé aucun pouvoir ». Mais les premiers versets ont été maintenus dans le Coran. Sur ce sujet, cf. Olivier Hanne, Mahomet, Ed. Belin, 2013, p. 104-107).

            Cela a suscité ce commentaire d’Ibn Warraq, ancien musulman :

« Cet épisode a toujours embarrassé les musulmans qui ont la plus grande peine à croire que le Prophète ait pu faire une telle concession à l’idolâtrie. Il est cependant impossible de l’ignorer si on accepte l’authenticité des documents musulmans […]. Même si Satan lui avait réellement mis ces mots à la bouche, quelle foi pourrions-nous avoir en un homme qui peut être aussi facilement corrompu par l’esprit du mal ? Pourquoi Dieu le laissa-t-il faire ? Comment pouvons-nous être sûrs que d’autres passages ne sont pas inspirés par le diable ? »

(Pourquoi je ne suis pas musulman, L’Age d’Homme, 1999, p. 137).

LES NON-MUSULMANS AU REGARD DE LA LOI

Les non-musulmans peuvent-ils être accusés de blasphème lorsqu’ils réfutent l’islam ? « Etant donné que le blasphémateur est exclu de l’appartenance à l’Islam en raison de son acte blasphématoire, un non-musulman ne peut pas recevoir la même sanction : puisqu’il est déjà en dehors de l’Islam, sa faute ne change pas son statut de croyant en non-croyant. Les juristes affirment qu’un blasphème commis par un non-musulman ne violera pas son statut de personne protégée », c’est-à-dire de dhimmi (M. Baig, op. cit. ; cf. la dhimmitude applicable aux juifs et aux chrétiens ; sur ce sujet, cf. A. Laurent, L’islam, Artège, p. 92-96).

Certaines écoles juridiques ont cependant des positions diverses.

« S’il s’agit d’un dhimmi, les hanéfites se montrent plutôt indulgents, malékites et chaféites réclamant des châtiments sévères, les hanbalites la mort »

(Slimane Zeghidour, Le voile et la bannière, Hachette, 1990, p. 117).

En certains pays, les lois anti-blasphème s’appliquent donc à des non-musulmans.

Au Pakistan

En 1986, cet Etat, signataire de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948, a adopté une loi pénalisant le blasphème. « Quiconque aura, par ses paroles ou ses écrits, ou par des représentations ou par toute imputation ou allusion directement ou indirectement profané le nom du Saint Prophète (Que la paix soit sur lui) sera puni de mort ou d’une peine de réclusion à perpétuité assortie d’une amende » (art. 295 C du Code pénal).

Le cas d’Asia Bibi, chrétienne pakistanaise, condamnée à mort sur ce motif en 2010, illustre cette pratique. Son tort n’était même pas d’avoir insulté Mahomet mais d’avoir bu la même eau que ses compagnes de travail musulmanes alors que, dans ce pays, les chrétiens sont considérés comme impurs. Asia Bibi a finalement été acquittée par la Cour suprême en 2019 mais elle a dû s’exiler au Canada avec sa famille. En l’occurrence, la loi anti-blasphème a été utilisée dans le cadre d’un règlement de comptes privés (cf. Enfin libre !, avec Anne-Isabelle Tollet, Ed. du Rocher, 2020).

D’autres chrétiens pakistanais ont été victimes de cette loi, en particulier le ministre des Minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, assassiné en 2011 pour avoir demandé son abrogation.

En Egypte

L’écrivain égyptien Alaa El-Aswany regrette que les lois anti-blasphème ne protègent pas ses compatriotes non musulmans.

« En Egypte, l’accusation qui porte le nom de “mépris manifesté à l’égard des religions” ne s’applique qu’à ceux qui s’en prennent à l’islam. Ceux qui s’attaquent aux croyances des coptes, des chiites ou des bahaïs peuvent être bien tranquilles. Ils n’ont absolument pas à craindre d’être poursuivis par la justice. Il y a quelque temps, un jeune copte égyptien, Albert Saber, a mis sur sa page Facebook le film offensant le Prophète. Ses voisins se sont alors rassemblés pour attaquer sa maison et pour l’agresser. Lorsque la mère du citoyen Albert Saber a appelé la police à son secours, celle-ci, au lieu de le protéger, l’a arrêté sous l’inculpation de mépris affiché à l’égard des religions […]. Des millions d’Egyptiens ont vu ce film et l’ont mis sur leur page personnelle et aucun d’entre eux n’a été arrêté. C’est même le cheikh Khaled Abdallah qui, le premier, l’a diffusé sur sa chaîne de télévision, que reçoivent des millions de téléspectateurs. Mais Albert était copte et il était donc permis de le punir d’une façon exemplaire pour la raison la plus futile » (Extrémisme religieux et dictature, Actes Sud, 2011, p. 167-168).

Le même auteur relate ensuite le geste de l’Eglise copte qui a condamné publiquement ce film, sans pour autant calmer la violence des extrémistes.

« Un cheikh dont le nom est Abou Islam a brûlé un évangile et l’a déchiré en public devant les caméras, puis il a déclaré que la prochaine fois il urinerait dessus. Avons-nous le droit après cela d’exiger le respect de ce qui nous est sacré, si nous ne faisons pas la même chose avec les croyances religieuses des autres ? » (Ibid., p. 168).

POUR CONCLURE

            Depuis le milieu du XXème siècle, la criminalisation du blasphème connaît un important regain dans l’ensemble du monde musulman, démontre le site Slate (30 mai 2017), citant un rapport de 2014 du Pew Research Center, selon lequel environ 30 des 50 pays qui punissent actuellement le blasphème sont à majorité musulmane.

Pour Slate, l’influence de l’Arabie-Séoudite, avec son idéologie officielle, le wahabisme, se répand bien au-delà de l’espace proche-oriental (Afrique, Asie centrale et du Sud-Est, Indonésie). Selon Kamran Bokhari, analyste au sein de la fondation Geopolitical Futures, « le wahabisme est, dans les faits, organisé autour de l’idée de blasphème. De ce qu’est le vrai islam – et de ce qui ne l’est pas. A leurs yeux [des Séoudiens], les musulmans qui ne partagent pas leur vision stricte de l’islam blasphèment d’une manière ou d’une autre ».

Mustafa Akyol, intellectuel turc, membre du Freedom Project au Wellesley College, et cité dans cette étude, estime que la fixation sur le blasphème est le symptôme d’un malaise plus général.

« Je pense que les musulmans du monde moderne se sentent menacés, ce qui les rend à la fois agressifs et autoritaires. Par ailleurs, la liberté d’expression est généralement perçue comme un élément culturel imposé ».

La prochaine Petite Feuille Verte (n° 69) présentera les tentatives d’institutions islamiques visant à imposer son application en Occident.

                                                           Annie Laurent

                                               Déléguée générale de Clarifier