Illustration : Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans (photo Commons Wikipédia)
Après avoir exposé les circonstances contemporaines qui ont produit l’émergence d’une distinction entre les termes « islam » et « islamisme », ce dernier mot étant désormais appliqué à la dimension idéologique de la religion musulmane (cf. PFV n° 112), il convient d’en examiner les étapes historiques, les fondements doctrinaux et leur mise en œuvre.
Notons d’abord que l’islamisme n’est pas uniforme. D’une part, il se développe au sein des deux principales branches de l’islam (sunnisme et chiisme) avec des particularités propres à chacune d’elles ; d’autre part, il se répartit en plusieurs écoles (avec des noms variés) qui rivalisent entre elles ou s’entraident pour atteindre l’objectif qui leur est commun : le triomphe universel de l’islam.
L‘Europe n’est donc pas exclue de ce programme qui s’y impose sous l’influence principale des Frères musulmans (FM), « la sève vitale de l’islamisme mondial » selon Zidane Meriboute, docteur en relations internationales, cité par Alexandre Del Valle et Emmanuel Razavi dans leur livre Le projet (éd. L’Artilleur, 2019, p. 21). Ces spécialistes sont rejoints dans leur recherche par l’anthropologue Florence Bergeaud-Blacker, également auteur d’un ouvrage de référence, Le frérisme et ses réseaux, l’enquête (éd. Odile Jacob, 2023), titre qui évoque l’universalisme des FM.
L’ORIGINE ET LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DES FRÈRES MUSULMANS
La confrérie des Frères musulmans (FM) a été fondée à Ismaïlia en 1928 par un instituteur égyptien, Hassan El-Banna (1906-1949), diplômé de l’Université islamique El-Azhar (Le Caire). Son projet consistait à organiser, au moyen d’une réislamisation intégrale, le rejet de l’influence de l’Occident (l’Égypte était alors sous protectorat britannique) qui, depuis le XVIIIème siècle, exerçait une réelle séduction sur une partie des intellectuels et des sociétés du Proche-Orient avides de modernité.
Cette attirance pour la civilisation et les progrès scientifiques européens, encouragée par Méhémet-Ali (1769-1849), sujet ottoman natif de la Macédoine (alors province de l’Empire turc), nommé vice-roi d’Égypte en 1805, avait entraîné au Levant un renouveau culturel, la Nahda (Renaissance). Au-delà de la rénovation de la langue arabe, marginalisée et appauvrie depuis le XIVème siècle sous l’Empire ottoman qui avait instauré le turc comme langue officielle, la Nahda avait pour objectif de promouvoir l’accueil des sciences et des arts ainsi que les principes de la philosophie des Lumières, notamment à travers le système scolaire et les traductions d’auteurs européens. Cette mobilisation, à laquelle furent associés des lettrés orientaux de toutes les religions, inspira aussi le concept de nationalisme arabe, censé transcender les appartenances confessionnelles.
C’est dans cette option que s’inscrivit le parcours de Moustafa Kemal (Atatürk, 1881-1938), lorsque, après avoir fait émerger la Turquie comme État indépendant reconnu internationalement par le traité de Lausanne (24 juillet 1923) et en avoir été élu président (29 octobre 1923), il fit voter par son Parlement la suppression du Califat (3 mars 1924), contraignant le titulaire de cette fonction, Abdulméjid II, à s’exiler en Europe. Atatürk remplaça alors la charia par un nouveau système législatif qui empruntait largement au droit européen (Cf. Annie Laurent, L’Europe malade de la Turquie, éd. F.-X. de Guibert, 2005).
Tel est le contexte qui poussa El-Banna à instituer sa Confrérie, conçue comme une sorte de « califat virtuel ». Par cette initiative, il entendait promouvoir le retour à l’islam des « pieux ancêtres » avec son système totalisant. Sa doctrine s’organise autour du dogme central du Tawhîd (Unicité de Dieu) qui implique la fusion absolue du religieux et du politique, excluant donc toute laïcité, comme l’indique son slogan, emprunté aux cinq piliers du culte : « Allah est notre but ; le Prophète notre modèle ; le Coran est notre Loi ; le djihad est notre vie ; le martyre est notre souhait ».
Les FM connurent un développement vertigineux en Égypte : en 1933, la Confrérie comprenait 40 000 militants ; en 1942, El-Banna y ajouta un « appareil secret », milice de 2 000 hommes formés aux techniques du combat ; en 1948, près d’un million d’adhérents étaient recensés dans le pays.
En 1949, la Confrérie fut dissoute par le colonel Abdel-Gamel Nasser et El-Banna assassiné par les services secrets égyptiens. Mais elle a survécu dans la clandestinité, notamment grâce à Sayyed Qotb, compatriote du fondateur qu’il avait rejoint dès 1951 (cf. infra). Emprisonné et condamné à mort par Nasser, devenu chef de l’État, Qotb a été pendu en 1966, événement qui n’a pas entraîné l’éradication des FM dont l’audience s’est propagée, sous des appellations diverses, dans de nombreux territoires, y compris hors d’Égypte.
En 1971, le président Anouar El-Sadate accorda aux FM une amnistie générale, leur permettant ainsi de sortir de la clandestinité et de réinvestir le champ sociopolitique. Entrés au Parlement, ils reprirent l’action militante, infiltrant aussi l’armée égyptienne. C’est ainsi qu’en 1981, ils ont assassiné Sadate à qui ils reprochaient d’avoir signé un traité de paix avec Israël (1977).
Le président égyptien Anouar el-Sadate en 1978 , assassiné par les Frères musulmans en 1981
(photo commons wikipedia)
En 1984, le président Hosni Moubarak a reconnu les FM en tant qu’organisation religieuse mais leur a refusé l’inscription comme parti politique.
Les FM surveillaient les intellectuels prônant des doctrines qu’ils désapprouvaient. L’écrivain Farag Foda a été l’une de leurs victimes. Dans un livre publié en 1986, La vérité absente, Foda démythifiait le romantisme de l’époque idéalisée des premiers califes et condamnait les injustices envers les coptes. Son essai, considéré comme inspiré par la pensée laïque, fut condamné par les oulémas d’El-Azhar. Durant le procès, l’un des dirigeants de cette institution, Mohamed El-Ghazali, déclara devant les juges : « L’exécution d’un apostat est un devoir pour les musulmans » (cité par Malik Bezouh, Le Spectacle du monde, 30 juillet 2020). Toutes les œuvres de Foda ont ensuite été interdites en Égypte. En 1992, cet écrivain a été assassiné par deux militants qui se réclamaient des FM.

Farag Foda, intellectuel égyptien réputé, ici en 1970 au centre de la photo, assassiné en 1992 (Photo Commons Wikipedia)
En 2011, les FM se sont engagés dans la Révolution (les « printemps arabes »). L’année suivante, pour la première fois, un de leurs dirigeants, Mohamed Morsi, a été élu à la tête de l’État égyptien. Son renversement par l’armée en 2013 a favorisé l’accession au pouvoir du maréchal Mohamed Sissi et a privé la Confrérie de reconnaissance légale au pays du Nil : sa branche politique, déclarée organisation terroriste, a été dissoute ; ses réseaux de financement ont été asphyxiés ; plusieurs milliers de ses membres ont été emprisonnés. Entre 10 000 et 20 000 militants ont choisi l’exil, notamment au Qatar et à Londres.
En dépit d’autres épreuves dans son pays d’origine, la Confrérie n’a, depuis lors, cessé de répandre son influence sur tous les continents. Son extension hors d’Égypte avait d’ailleurs commencé peu de temps après sa fondation. Des branches ont d’abord été instituées en Jordanie (1936) ; en Syrie (1938) ; puis au Liban (1982) sous le nom Mouvement de l’Unification islamique (Tawhid) et à Gaza (1987) par le mouvement palestinien Hamas (Enthousiasme). Dans la péninsule Arabe, la Confrérie est présente au Koweït, au Yémen et au Qatar. Ce dernier État est son plus important soutien dans le monde. Les FM se sont aussi implantés au Maghreb (Algérie, Tunisie, Maroc).
Dès 1957, l’idéologie FM s’est imposée en Irak, pays à majorité chiite. Opposé au régime sunnite et sécularisé de Bagdad, l’ayatollah Mohammed El-Sadr fonda alors le premier parti islamiste chiite contemporain sous le nom de Dawa el-Islamya (l’Appel à l’islam), anticipation du Hezbollah (Parti de Dieu) libanais, fondé en 1982.
Par ailleurs, depuis 2003, en Turquie l’accession au pouvoir de Recep Tayip Erdogan, militant actif du Parti pour la Justice et le Développement (AKP), d’obédience frériste, la Confrérie occupe une position dominante dans ce pays d’où elle rayonne sur une partie de l’Europe.
Enfin, dépassant les frontières arabes et turque, les FM se sont répandus dans le monde entier sous des dénominations variées. Dès le début, ils ont rivalisé avec des mouvements salafistes (quiétistes ou djihadistes) et takfiristes (de takfir = anathème) apparus depuis le XVIIIème siècle : wahhabisme en Arabie, Deobandi en Inde. Puis sont venus le Tabligh (Prédication) et la Jamaat el-Islami (Association de l’islam) en Inde, au Pakistan, au Bangladesh ; et, plus récemment : El Qaïda (La Base) en Afghanistan, Boko Haram (Le livre interdit) au Nigéria, et Daech (État islamique au Levant). Le frérisme s’est ainsi vite imposé comme la matrice mondiale de l’islamisme. (cf. A. Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 53-60).
LE FRÉRISME, UNE STRATÉGIE « OUMMATISTE »
Les principales sources d’inspiration de H. El-Banna sont les écrits de théoriciens célèbres, l’un très ancien, les trois autres contemporains du fondateur. Ils sont présentés sous des formes très documentées dans l’ouvrage d’Alexandre Del Valle et Emmanuel Razavi ainsi que dans celui de Florence Bergeaud-Blackler (cf. supra).
Ibn Taymiyya (1263-1328). Jurisconsulte syrien, connu pour ses nombreuses fatwas (décrets religieux) condamnant à mort les philosophes arabes éclairés, qui inspiraient encore le droit dans certains pays régis par la charia, il développa son attachement à la théocratie islamique dans son livre La Politique selon la Charia. Les FM aimaient citer la phrase de cet auteur : « Soixante ans sous l’autorité d’un imam pieux ou d’un chef religieux injuste valent mieux qu’une seule nuit d’anarchie ».
Saïd Aboul Ala Maudoudi (1903-1979). Cet autodidacte indo-pakistanais est « l’architecte de la société islamique », idée qui ressort de sa Théorie de l’État islamique où il expose la supériorité du système musulman sur tout modèle occidental et « la nécessité de provoquer une révolution universelle ». Ses principes ont été repris en partie dans un autre ouvrage, Pour comprendre l’islam, traduit dans de nombreuses langues (dont le français) et très largement diffusé encore aujourd’hui.
Sayyed Qotb (1906-1966). Journaliste et enseignant égyptien formé aux États-Unis, resté comme le plus influent penseur des FM, il s’est fait surtout connaître par son livre-testament, À l’ombre du Coran (inspiré de Maudoudi). Il y milite pour l’islamisation intégrale de l’État et de la société, dans son mode de gouvernement monolithique, sa législation civile et pénale, sa mise sous tutelle des femmes, son statut infériorisant des juifs et des chrétiens. Il dénie par ailleurs à l’islam chiite toute légitimité et appelle au djihad contre toute souveraineté qui ne vient pas d’Allah. Il écrit : « Le monde contemporain est divisé en deux mondes antinomiques : l’islam et la jâhilîya (état d’ignorance ou de barbarie préislamique) ». Dans un autre livre, Le combat de l’islam contre le capitalisme, Qotb affirme : « L’islam nous offre la personnalité originale qui nous distinguera des sociétés occidentales. L’islam est une confession de dignité qui refuse de nous voir suivre ou laisser guider par un bloc Est ou Ouest ».
Youssef el-Qaradawi (1926-2022). Égyptien, titulaire d’un doctorat à El-Azhar pour une thèse sur le rôle de la zakat (aumône légale) dans la résolution des problèmes sociaux, initiateur d’une doctrine du « juste milieu », il fut actionnaire de la banque des Frères et créa le Conseil européen pour la fatwa et la recherche (1997). Auteur notamment du livre Le licite et l’illicite en islam (1960), diffusé dans le monde entier, il a présidé l’Union internationale des savants musulmans.
L’accès et l’étude des très nombreux écrits d’El-Banna, de ses inspirateurs et de ses successeurs, a conduit Florence Bergeaud-Blacker à considérer que l’idéologie des FM ne les apparente ni à une organisation d’aide sociale, ni à un parti nationaliste ou politique, ni à un courant théologique. Il s’agit d’un « système d’action », d’une mission à vocation planétaire, visant à « décoloniser le monde musulman » et à « empêcher toute convergence envers les tendances séculières (notamment la laïcité française) vues comme un danger mortel » (Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, op. cit., p. 28).
Doté d’une structure de gouvernance pyramidale, présidée par un « Guide suprême » (ce titre fut repris en 1979 par l’ayatollah chiite Khomeyni lorsqu’il fonda la République islamique d’Iran), imposant à ses membres un « serment d’allégeance », le mouvement est fondé sur plusieurs dimensions : « De la lecture des premières épîtres d’El-Banna il est possible de dégager les trois axes du système d’action du frérisme, toujours à l’œuvre aujourd’hui : proposer une vision, une identité et un plan afin de mettre en marche le mouvement islamique qui devra accomplir la prophétie califale, c’est-à-dire l’instauration de la seule société humaine possible, la société islamique » (id., p. 42).
F. Bergeaud-Blacker y mentionne une autre caractéristique : la primauté universelle de l’Oumma (la nation islamique) qui constitue « une identité sans altérité ». « Pour Hassan El-Banna, l’Oumma, a pour seule frontière la croyance en l’islam. Elle ne reconnaît pas les frontières géographiques ni les différences de race ou de sang. Est terre musulmane « le moindre pouce de territoire où se trouve un musulman qui croit en Allah et en son prophète » ». L’auteur ajoute cette autre position d’H. El-Banna : « Dieu considère tous les musulmans comme une seule nation et la patrie islamique comme une seule patrie » (id., p. 51).
Voici ce qu’elle écrit au sujet de la jâhilîya, la période d’ignorance qui, selon la légende, occupait le monde avant que n’advienne « la révélation coranique » : « Dans les écrits de Sayyed Qotb, cette jâhilîya n’est pas encore vaincue ; elle demeure sous la forme des sociétés non musulmanes et des sociétés « hypocrites » qui se prétendent musulmanes mais adorent « les idoles » : modernité, laïcité, démocratie ou nationalisme ». Puis, elle tire cette conclusion concernant la mission des FM : « La finalité est déterminée, les moyens existent déjà (tout est dans le Coran et dans la Sunna) ; il faut et il suffit de faire advenir l’Oumma partout où c’est possible. Les Frères n’ont qu’une mission : rassembler et mettre en marche la communauté ; ils redoutent moins l’ennemi extérieur que la fitna, la dissolution du lien dans la communauté » (id., p. 52).
De ce programme résulte donc le choix du terme « frérisme », qui exprime la « transnationalisation de l’islamisme », explique F. Bergeaud-Blacker. « Système d’action doté indissociablement d’une vision du monde, d’une identité collective, d’un plan […], le frérisme cherche à accomplir la prophétie califale par la transformation de chaque musulman en missionnaire » (id., p.75). Tel est le principe fondateur de l’« oummatisme », une idéologie « non arabo-centrée » mais universaliste, préconisée par Maudoudi, l’un des premiers théoriciens des FM (id., p. 77).
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« Les Frères ont choisi l’Europe comme terre d’élection pour développer leurs activités, concevoir et expérimenter le frérisme. Ils y ont installé des associations dans tous les pays sans dévoiler ni leur identité ni leur plan pour s’y investir et s’y déployer » (F. Bergeaud-Blacker, op. cit., p. 32).
Par cette citation, nous annonçons le sujet qui sera traité dans la prochaine Petite Feuille Verte (n° 114).
Annie LAURENT, déléguée générale de CLARIFIER




