L’instauration d’un islam européen implique logiquement des choix fondamentaux de la part de tous ceux qui s’identifient à cette religion. Les populations et leurs représentants sont invités à renoncer aux orientations suivantes : aliénations et influences idéologiques ; soumission à la tutelle des pays et des cultures d’origine. Or, c’est dans des directions opposées à ces exigences que s’orientent une partie des musulmans établis en Europe.
La priorité consiste donc à s’interroger sur la dualité et les ambiguïtés des concepts et des mots concernant cette présence. Tel est l’objet de la présente Petite Feuille Verte.
ADOPTER L’ISLAM ET REJETER L’ISLAMISME ?
L’évocation de la présence des musulmans sur le continent européen suscite souvent des interrogations, voire des controverses, sur le terme choisi pour désigner leur identité et leur doctrine : faut-il parler d’islam (mot qui suggère la dimension spirituelle) ou d’islamisme (mot qui suggère l’idéologie) ?
À partir des enseignements, des récits et des ordres contenus dans les deux principaux textes sacrés de l’islam, le Coran et la Sunna (Tradition), auxquels s’ajoute la Sîra (biographie de Mahomet), les théoriciens musulmans classiques ont défini leur doctrine comme étant inséparablement « religion, société et État », ce qui exclut toute laïcité. Dès ses débuts, l’islam s’est présenté comme une religion de controverse doctrinale, également porteuse d’un projet social et politique, légitimant le recours à la violence (djhad) ainsi que diverses formes d’inégalité au sein de l’Oumma (la Communauté des croyants) comme envers les non-musulmans.
L’idéologie se confond donc avec la religion comme l’exprimait l’usage exclusif du mot « islamisme » en vigueur partout jusqu’à l’apparition du terme « islam » introduit au début du XXème siècle par les Occidentaux soucieux de distinguer entre deux conceptions. Depuis lors, « islam » sous-entend des orientations pacifiques, censées désigner l’authenticité de cette religion, alors qu’« islamisme » est réservé à sa version idéologique.
Ces thèses alimentent les idées selon lesquelles l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam authentique ou encore qu’entre islam et islamisme, il y aurait une différence de degré et non de nature. Or, telle n’est pas la perception des programmes suivis par des régimes et mouvements contemporains œuvrant à la réalisation de l’idéal coranique dans sa totalité sans se qualifier d’islamistes. En voici trois exemples :
- La République islamique d’Iran, instaurée par l’ayatollah Khomeyni lors de sa révolution de 1979 ;
- La Résistance islamique du Hezbollah (Parti de Dieu), fondé au Liban en 1982 ;
- L’État islamique (Daech), califat autoproclamé en Irak et en Syrie en 2014.
Il reste que l’islamisme c’est l’islam pleinement accompli, dans toute sa logique et sa rigueur, a laissé entendre le Père Henri Boulad, jésuite égyptien : « L’islamisme est présent dans l’islam comme le poussin dans l’œuf, comme le fruit dans la fleur, comme l’arbre dans la graine » (Conférence donnée à Taanayel, Liban, le 10 avril 1996). Dans un essai consacré à ce sujet, Hamid Zanaz, professeur et journaliste issu d’une famille musulmane d’Algérie, montre dans l’un de ses livres qu’islamisme et islam visent en réalité le même but : « imposer charia (loi islamique) partout dans le monde, l’un ouvertement, l’autre masqué ». « L’islamisme n’est que l’islam poussé à son terme », précise-t-il (L’islamisme, vrai visage de l’islam, Les Éditions de Paris, 2012, p. 14).
Cependant, les textes sacrés de l’islam n’opposent pas deux concepts qui seraient étrangers l’un à l’autre, c’est la conception idéologique et la pratique qui les distinguent.Tout est donc affaire d’interprétation et toutes les interprétations sont possibles, ce qui rend le problème complexe, voire inextricable.
Il s’agit là d’une réalité objective. Mais celle-ci ne s’est pas toujours traduite par des équivalences linguistiques comme le montrent les précisions récentes publiées par deux savants français concernant les choix de vocabulaires et leurs significations.
Razika ADNANI
Sortir de l’islamisme, éd. Erick Bonnier, 2024.
La philosophe et islamologue examine cette question, objet de la première partie de son livre : Les origines de l’islamisme (p. 25 à 57).
« Il n’y a pas, dans l’histoire de l’islam et de la pensée musulmane, un islam et un islamisme, mais seulement un islam. Le terme islamisme lui-même n’était pas connu dans la langue arabe […]. Il apparaît pour la première fois dans les écrits de Voltaire. Même si ce dernier, dans son Fanatisme ou Mahomet le Prophète (1741), en rapportant ‘La religion de Dieu est l’islam’ (verset 19 de la sourate 3 – La Famille d’Imrân), emploie le terme islam en se référant à la nouvelle traduction anglaise de George Sale du Coran publiée en 1734. Voltaire a donc volontairement utilisé le terme ‘islamisme’ comme équivalent du mot arabe ‘islam’ » (p. 27-28).
« Au début du XXème siècle, le terme islamisme a cédé la place au terme arabe islam qui s’est imposé pour désigner la religion musulmane. Il a assurément été considéré comme plus légitime car c’est ainsi qu’il apparaît dans le Coran. Ce changement lexicographique révèle un désir de remplacer des termes français par des termes arabes quand il faut évoquer l’islam qui révèle à son tour une fascination pour la langue arabe. Aujourd’hui, on préfère par exemple le terme arabe hidjab au terme ‘voile’. Il faut donc attendre le début des années 1980 pour que le terme ‘islamisme’ soit remis en usage, mais cette fois-ci pour lui donner un autre sens. Il ne désigne plus l’islam tout court mais l’islam politique. Le lexicographe Édouard Trouillez, qui travaille aux dictionnaires Le Robert, explique que c’est en 1993 qu’a été ajouté le deuxième sens au terme islamisme, c’est-à-dire celui qui désigne les mouvements politiques et religieux prônant l’expansion de l’islam politique » (id., p. 28).
De tout ceci, il résulte que la très grande majorité des musulmans n’ont pas l’habitude de concevoir leur religion sans sa dimension politique, explique l’auteur en rappelant que « l’imbrication du politique et du spirituel en islam n’est pas un événement nouveau apparu à l’ère contemporaine », puisque « ses origines sont lointaines, elles remontent à 622 ». Il s’agit de l’année au cours de laquelle Mahomet, quittant sa ville natale de La Mecque, s’est installé à Médine où, en plus de son rôle de prophète, il s’est imposé à la fois comme dirigeant politico-militaire et législateur, fonctions qui ont été reprises par les premiers califes (op. cit., p. 31-33).
Johan BOURLARD
Islam-islamisme, 12 questions pour mieux comprendre, éd. Tatamis, 2017.
Dans son livre, l’historien et islamologue consacre un chapitre au rapport entre ces deux concepts.
« La distinction entre islam et islamisme remonte aux années 1980 et est le fait d’intellectuels occidentaux soucieux d’établir une distinction entre d’une part les musulmans dits ‘modérés’, c’est-à-dire vivant et pratiquant leur religion sereinement et en harmonie avec leur milieu social et professionnel, et d’autre part, les ‘extrémistes’ ou les ‘radicaux’ dont l’objectif est, pour faire court, d’islamiser par tous les moyens possibles la société et les lois du pays où ils vivent » (p. 17).
« Depuis la Renaissance, on désignait la religion islamique par le terme ‘mahométisme’, les musulmans étant alors perçus avant tout comme les disciples de Mahomet, à l’instar des chrétiens, disciples du Christ. C’est au XVIIIème siècle, sous la plume de Voltaire, que le mot ‘islamisme’ est apparu. La religion des musulmans étant appelée en arabe ‘islâm’ (la soumission), le philosophe, qui souhaitait coller davantage à la réalité, a repris ce vocable auquel il a ajouté le suffixe ‘–isme’, employé pour former d’une façon générale les noms des différentes religions et philosophies du monde (christianisme, judaïsme, bouddhisme, gnosticisme…) ».
« Les deux termes – ‘islamisme’ et ‘mahométisme’ – ont coexisté jusqu’au début du XXème siècle. Parallèlement s’est développé, tout d’abord dans le milieu des orientalistes, l’usage du vocable arabe ‘islam’, débarrassé du suffixe ‘-isme’. C’est ce dernier terme qui va évincer tant le ‘mahométisme’ que l’‘islamisme’ et devenir, vers le milieu du XXème siècle, la seule et unique dénomination jugée crédible et respectueuse de la croyance des musulmans ». (id., p. 19-20).
Cependant, dans la foulée, la réislamisation du monde musulman, sous diverses formes militantes décrites par l’auteur (prédication, idéologie, droit, terrorisme), suscite en Occident le retour de l’usage du terme « islamisme » conçu comme « l’antithèse de l’islam ». Johan Bourlard en propose l’enseignement suivant. « Prétendre que l’islamisme n’est qu’une pratique déviante ou le négatif de l’islam, voire la négation du vrai islam, c’est nier la nature de l’islam qui a toujours été non seulement une foi mais aussi une loi. Les islamistes sont des musulmans qui ont pour ambition démesurée d’appliquer l’intégralité de l’islam, tant dans ses prescriptions religieuses que politiques, en recourant à des moyens extrêmes qui ne sont malheureusement pas toujours étrangers aux prescriptions de la charia ». Et il en tire cette conclusion : « Entre islam et islamisme, il n’y a donc pas de différence de nature mais bien de degré […]. L’islamisme n’est pas l’antithèse de l’islam mais un islam intégral poussé à son degré ultime, un islam appliqué dans sa totalité » (id., p. 27).
Pour compléter ces définitions, l’historienne Anne-Clémence Larroque propose l’usage du terme d’« islamisme radical » applicable à trois types d’acteurs engagés dans diverses configurations et recourant à des moyens divers (politique, missionnaire et terroriste), chacun d’eux visant à imposer l’islam (Géopolitique des islamismes, éd. PUF, 2014, p. 10 à 12).
Tout ce qui précède est résumé par cette remarque d’Alexandre Del Valle, professeur de géopolitique et consultant international. « Dans l’islam, le croyant est invité à étendre non pas uniquement sa foi, comme un chrétien, mais également son ordre politico-juridique, d’où mon affirmation que l’islamisme est un totalitarisme politico-religieux, suprémaciste et conquérant, et non un intégrisme purement religieux » (Valeurs actuelles, 13 novembre 2024). Co-auteur, avec le journaliste Emmanuel Razavi, de l’ouvrage Le projet dans lequel ils décrivent la stratégie de conquête et d’infiltration des Frères musulmans en France et dans le monde (éd. L’Artilleur, 2019), Del Valle fournit cette réponse à ceux qui tiennent à séparer islam et islamisme.
Cet islam idéologique se répartit en plusieurs « écoles » qui rivalisent entre elles ou s’entraident pour atteindre l’objectif qui leur est commun. Dans le monde sunnite, ces dénominations se rattachent, avec des variantes propres à chacune d’entre elles, au salafisme (salafiya), courant de pensée « réformiste » apparu au Proche-Orient au tournant des XIXème-XXème siècles. Cette école vise, non pas à réformer l’islam pour le moderniser mais à lui faire retrouver sa forme originelle, par imitation de la pratique des premiers successeurs de Mahomet, « les califes bien guidés ».
Tel est, parmi d’autres, le programme institué par la Confrérie des Frères Musulmans, fondée au Caire en 1928 avec pour objectif d’établir un califat mondial. Nous présenterons ce vaste mouvement et son influence croissante en Europe dans la prochaine Petite Feuille Verte.
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Citons, pour terminer, le constat dressé par Razika Adnani sur cette question : « L’islamisme n’a jamais été aussi fort et il le sera davantage dans l’avenir vu la situation du monde actuel et les moyens dont il dispose. Si les choses continuent d’aller à la même allure et si aucun facteur ne vient changer la trajectoire de l’histoire, le XXIème siècle sera inévitablement celui de l’islamisme » (op. cit., p. 16).
Annie LAURENT, déléguée générale de CLARIFIER






