Nous poursuivons l’étude concernant l’avenir et l’identité d’une Europe confrontée à la présence croissante de populations musulmanes sur son territoire. Après en avoir dressé une présentation générale, dans la divergence des identités et provenances (cf. PFV n° 109), nous vous proposons de rappeler ici les obstacles structurels à l’européanisation de l’islam.
LES OBSTACLES À L’EUROPÉANISATION DE L’ISLAM
C’est le problème de l’assimilation des musulmans qui est ainsi posé. Être pleinement européen suppose de leur part le renoncement aux principes et au système de valeurs qui fondent l’anthropologie et l’organisation de la vie sociale dans l’islam. À défaut, il est utopique d’espérer une européanisation de l’Islam. Voici les principaux sujets d’incompatibilité entre les deux cultures.
1°/ La personne humaine : identité et dignité
Le concept de personne humaine et tout ce qui s’y rattache est une réalité inconnue en islam. Cette notion, d’origine biblique, se réfère au récit de la Création : « Dieu créa l’homme à Son image, à l’image de Dieu Il le créa, Il les créa homme et femme » (Genèse 1, 27). Elle a été précisée par l’Incarnation, Révélation de Dieu en Jésus-Christ : un Dieu trinitaire, Un en trois Personnes, qui instaure une relation personnelle avec ses créatures humaines.
Il convient de souligner que le mot « personne » est absent du vocabulaire arabe, langue qui sert de référence aux musulmans du monde entier (selon la croyance islamique, c’est l’arabe qu’Allah a utilisé pour dicter le Coran à Mahomet). Confrontés à cette lacune de langage, les chrétiens du Proche-Orient, arabisés lors des conquêtes islamiques, à partir du VIIème siècle, ont d’ailleurs conservé le mot araméen ouqnoum, la langue que parlait Jésus, pour traduire « personne ».
L’absence du mot « personne » en arabe implique celle du concept équivalent. Il y a certes des individus, des gens (ahl), ce qui est une évidence, mais ils n’ont pas une dignité de « personne » dans le sens ontologique, c’est-à-dire inhérente à leur nature humaine d’êtres créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Le Coran combat le dogme de la Trinité ainsi que la paternité et la filiation divines : « Ne dites pas Trois […]. Dieu est unique […]. Comment aurait-il un fils ? » (4, 171). Et il précise : « Dieu, rien ne lui est semblable » (42, 11). Ce disant, il adresse un reproche aux chrétiens, coupables selon lui, d’avoir divinisé Jésus.
L’islam est présenté comme la religion que Dieu a inscrite dans la nature humaine (Coran 30, 30) et qu’Adam, le premier homme, a acceptée. Cet échange constitue le « pacte primordial » (mithâq) (7, 172) qui n’est en rien l’alliance biblique. Tout être humain qui vient au monde est donc considéré comme musulman. Il lui est demandé de suivre cette religion constitutive, sous peine de se trouver dans un « profond égarement » (4, 136).
En fait, selon l’islam, l’identité et la dignité de l’homme lui viennent de son état de musulman, c’est-à-dire d’être « soumis » à Dieu, ce que signifie le mot « musulman », et de son appartenance à l’Oumma (la communauté des croyants musulmans), dont la racine Oum signifie mère ou matrice. C’est la « matrie » qui fait les frères et qui prévaut sur eux. L’individu est dépendant de l’Oumma qui lui assure protection et sécurité, mais ne lui consent ni liberté ni responsabilité. Elle est présentée dans le Coran comme « la meilleure communauté suscitée parmi les hommes » (3, 110).
Il convient de noter le sentiment de supériorité qui résulte d’une telle affirmation, si bien que dans les sociétés musulmanes, il n’y a en principe pas de place pour l’examen de conscience, comme c’est le cas dans les sociétés chrétiennes, ou pour l’autocritique admise dans les sociétés laïques. Cette attitude se vérifie dans les rapports des musulmans avec le monde non islamique. La responsabilité de ce qui ne va pas chez eux (par exemple, retard ou stagnation en matière de créativité technique ou culturelle) est le plus souvent attribuée aux « autres ».
De tout ce qui précède, il résulte que le musulman n’est pas sujet de droits fondamentaux attachés à sa nature, même si Dieu, dans sa souveraineté absolue et sa condescendance, lui en octroie certains. Ces droits découlent de l’arbitraire divin. En l’occurrence, le concept de « droits de l’homme » est juridique mais pas inhérent à la nature profonde de l’être humain.
Cette conception diverge des principes hérités de l’enseignement biblique et chrétien dont s’inspire la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (art. 1).
Parmi les pays dont l’islam est religion d’État ou qui fondent leur droit sur la charia, la loi divine transmise par le Coran et la Sunna (Tradition inspirée par les paroles et les actes de Mahomet, considéré comme le « beau Prophète »), deux États arabes n’ont pas ratifié la Déclaration de 1948 (Arabie-Séoudite et Yémen).
Mais ceux qui l’ont fait ont émis des réserves sur certains points. En outre, la plupart d’entre eux n’ont pas modifié leurs législations pour les mettre en conformité avec la Déclaration. Ils ont élaboré leurs propres documents et ceux-ci comportent des discriminations religieuses, sociales et juridiques. Ils constituent donc des textes confessionnels. En voici quelques exemples.
a) Supériorité des musulmans et liberté religieuse.
Comparons la Déclaration de 1948 avec l’enseignement du Coran.
L’islam est la religion inscrite par Dieu dans la nature de l’homme (fîtra). C’est la religion innée. D’où cet avertissement : « Celui qui désire une autre religion que la soumission, son choix ne sera pas accepté par Dieu et il sera, dans la vie dernière, au nombre des perdants » (Coran 3, 85).
« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites » (art. 18).
« Pas de contrainte en religion » (Coran 2, 256), affirment souvent les musulmans. Pour les commentateurs, ce verset ne concerne que les musulmans entre eux. Dieu leur demande de ne pas se disputer sur des questions liées à la pratique religieuse. Il aurait en outre été abrogé par cet ordre attribué à Allah : « Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les associateurs (ou polythéistes), partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, tendez-leur des embuscades. Mais s’ils se convertissent, font la prière et acquittent l’impôt légal, alors laissez-les aller librement » (9, 5, appelé le « verset du sabre »).

(photo Commons Wikipedia, Hypsibius)
Selon la tradition, Mahomet aurait dit : « Celui qui quitte la religion, tuez-le ». Cette phrase est le fondement du crime de la ridda : apostasie de la croyance et trahison de l’Oumma.
L’islam refuse totalement le droit à la liberté de conscience, donc celui d’opter pour une autre croyance.
Voici ce qu’enseigne la Déclaration des droits de l’homme dans l’islam, approuvée en 1990 par l’Organisation de la Coopération islamique (OCI), composée de 57 Etats, arabes et non arabes, dont le siège est à Djeddah (Arabie-Séoudite) : « L’islam est la religion naturelle de l’être humain. Rien ne saurait justifier un changement de religion » (art. 10).
La liberté de culte est autorisée par le Coran aux seuls « gens du Livre » (juifs et chrétiens) mais avec des limites (pas ou peu de visibilité) et en contrepartie d’un statut inégalitaire et humiliant : « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion » (9, 29).
Ce statut est désigné par le mot dhimma = protection, d’où l’on a tiré le néologisme dhimmitude. Il implique de telles injustices qu’il constitue un facteur efficace pour amener les juifs et les chrétiens à se faire musulmans. L’histoire en témoigne amplement, y compris en Europe orientale.
b) Les rapports entre l’homme et la femme.
Le principe de l’inégalité entre l’homme et la femme s’applique surtout dans le cadre du mariage, qui est d’ailleurs une obligation liée à la religion, raison qui justifie le passage à la mosquée, sans être pour autant un acte sacramentel. Il s’agit d’un acte juridique : un contrat de droit privé qui rend licite l’acte sexuel. L’islam ignore la notion de conjugalité qui, pour les chrétiens, est le reflet de l’alliance entre Dieu et l’humanité.
Voici les principales prescriptions relatives au mariage figurant dans le Coran.
La fidélité n’est requise que de la seule épouse, d’où la permission polygamique (4, 3) et la répudiation (4, 130).
L’empêchement matrimonial : « Ne mariez pas vos filles à des polythéistes-associateurs avant qu’ils croient » (2, 221). Cette prescription explique le nombre important de conversions à l’islam d’Européens non musulmans désirant épouser une musulmane.
Enfin, le mari est explicitement autorisé à battre et à enfermer ses femmes (4, 34).

(photo Commons Wikipedia ,Ntahonsiga)
Le Coran demande à la femme de cacher ses atours (33, 59), sans pour autant décrire la forme précise du vêtement qu’elle doit porter. Les cheveux ne sont pas mentionnés. À partir de cette prescription, des formes vestimentaires diverses ont été conçues selon les traditions et les écoles juridiques. La tenue la plus répandue est le hidjab (mot arabe signifiant « tenture » ou « séparation »).
Voici quelques réflexions suscitées par le port de la tenue féminine islamique :
- Le voile est l’expression de la méfiance envers la femme. Hors de chez elle, elle doit se couvrir pour ne pas tenter l’homme. Quel regard sur l’homme en résulte-t-il ?
- Le voile intégral (niqab, burqa), dissimulant le visage, est la négation de la personne ; c’est aussi un obstacle à la convivialité sociale.
- La propagation de la tenue islamique chez les musulmanes en Europe est l’expression du rejet de notre modèle social.
- Elle pose un vrai problème pour la mixité entre adultes.
- Attention au piège du religieux : le voile islamique a une signification politique, c’est un marqueur identitaire qui sert à étendre le domaine de l’islam.
3°/ L’organisation sociale.
La laïcité est un concept inconnu en islam. Celui-ci ignore la distinction des pouvoirs politiques et religieux. À Médine, Mahomet a exercé à la fois le principat et le pontificat, selon la formule de l’écrivain franco-tunisien Abdel Wahhab Meddeb. La tradition musulmane attribue à Mahomet cette sentence : « L’islam domine et ne saurait être dominé ».
Cela n’implique pas forcément un régime théocratique, mais l’État ne peut être que confessionnel. Dans un pays où l’islam est majoritaire, le pouvoir doit en principe revenir à un musulman pour garantir l’identité religieuse et l’application de la charia.
Les musulmans sont tenus de se soumettre à la charia car celle-ci est d’origine divine. Allah est donc le seul Législateur ; il peut se faire seconder par Mahomet (le « beau modèle »). L’islam ignorant le concept de loi naturelle, il s’agit d’une loi arbitraire, qui ne cherche pas l’épanouissement de l’homme. Ces principes posent évidemment un problème en matière de formation de la conscience. Cette Loi règle la vie politique, sociale et personnelle dans tous les détails, d’où l’importance du licite et de l’illicite. Toute autre forme d’organisation ne peut être que provisoire, liée à des rapports de forces.
En outre, pour beaucoup de musulmans, la laïcité est synonyme d’athéisme, de rejet de Dieu de la cité. Il faut noter qu’ils ont su résister à la sécularisation des sociétés, à la désacralisation de la vie et à la privatisation des convictions religieuses.
La citoyenneté n’est pas comprise de la même façon par les musulmans et les non-musulmans. Dans ce domaine, l’islam comporte des dispositions incompatibles avec les valeurs qui ont façonné la civilisation et les traditions européennes et inspiré son droit, largement fondé sur la culture d’Athènes et de Rome ainsi que sur l’Évangile et la doctrine sociale de l’Église.
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Confrontée à ces principes fondamentaux, l’Europe peut-elle espérer l’émergence en son sein d’un Islam renouvelé compatible avec ses propres valeurs ? La réponse à cette question repose sur une double démarche : la promotion de réformes définitives engagée par des élites musulmanes conscientes du défi à relever ; la lucidité et la responsabilité des États européens. Tels seront les thèmes présentés dans les deux prochaines Petites Feuilles Vertes.
Annie LAURENT, déléguée générale de CLARIFIER




