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Trois ans après le discours-programme prononcé par le maréchal Abdel-Fattah El-Sissi le 28 décembre 2014 devant l’aéropage d’El-Azhar (cf. PFV n° 82), la journaliste Denise Ammoun notait qu’un « duel feutré » oppose la présidence et l’institution religieuse (Le Point, 27 novembre 2017). Face aux exigences réformatrices formulées par le chef de l’État, le grand-imam Ahmed El-Tayyeb se heurte à « la résistance d’une majorité de grands savants traditionalistes qui siègent autour de lui », constatait peu après son confrère Georges Malbrunot lors d’un reportage au Caire au cours duquel il avait recueilli cette remarque d’un diplomate occidental : « Cheikh Tayyeb fait de l’équilibrisme entre ses conservateurs et ses rénovateurs, il est sur la corde raide » (Le Figaro, 25 mars 2018).

Ce désaccord se vérifie, entre autres, dans l’application des objectifs énoncés lors de la Conférence sur « L’unification des Fatwas » qui s’est déroulée au Caire les 17 et 18 août 2015 et qui a décidé la création d’un Centre international de la Fatwa (cf. PFV n° 83).

Cet événement n’a donc pas apaisé la rivalité entre plusieurs acteurs sur la scène égyptienne : la Présidence de la République, engagée dans un processus de modernisation autoritaire ; Dar el-Iftah, l’organisme officiel dirigé par un mufti responsable de la rédaction et de la diffusion des fatwas ; El-Azhar, qui s’arroge aussi ce pouvoir, y compris hors du contexte local, naviguant entre les divers courants qui composent l’institution (conservateurs, modernistes, extrémistes) ; les mouvements idéologiques qui se rattachent à plusieurs formes d’islamisme présentes au pays du Nil. Le fonctionnement des institutions publiques est ainsi tributaire de rapports de forces, situation qui rejaillit politiquement sur le contenu des fatwas.

LA CONDITION DE LA FEMME

Les participants à la Conférence de 2015 ayant proclamé la nécessité de modifier le regard porté sur les femmes, ainsi que sur leur place dans la famille et la société, ont exprimé leur intention de veiller à ce que les fatwas émises dans ces domaines ne soient plus désormais fondées sur des « conceptions erronées de la charia ».

Cependant, les décisions prises depuis lors par El-Azhar confirment le maintien d’approches antérieures, oscillant entre libéralisme, conservatisme et ambiguïté.

Quand El-Azhar s’impose

En 2017, le Conseil supérieur des oulémas (El-Azhar), a décliné fermement par écrit, au nom du « consensus des savants », la proposition du président Sissi tendant à moderniser la pratique du divorce, c’est-à-dire à « mettre fin à la pratique de la répudiation orale, qui permet à un homme de divorcer en répétant trois fois une formule sans avoir besoin de passer devant un juge ou un officier de l’état civil » (La Croix, 17 mai 2017).

Peu après, El-Azhar a dénoncé un projet de loi tunisien prévoyant la reconnaissance de l’égalité successorale pour les enfants héritiers, au motif qu’une telle disposition « est contraire à la charia islamique », puisque la part revenant à l’homme équivaut au double de celle à laquelle la femme a droit (Coran 4, 11). L’annonce, faite par le président Kaïs Saëd à l’occasion de la « Fête de la femme » (13 août 2017), avait pourtant reçu l’aval du mufti de la République tunisienne, Othman Battîkh, pour qui cette réforme « consolide la place de la femme et élimine les discriminations entre les deux sexes ». Tout en affrontant l’opposition de ses confrères juristes, ce dernier renonçait aussi à sa position antérieure (Stéphane Valter, Fatwas et politique, CNRS Éditions, 2020, p. 286). Cédant aux pressions, Kaïs Saëd retira alors ce texte (La Croix, 13 août 2017 ; A. Laurent, « Où en est la femme dans l’islam ? », La Nef, n° 340, octobre 2021).

Kaïs Saëd

Dans une déclaration publiée le 1er mars 2019 en prévision de la Journée internationale de la femme (8 mars), Tayyeb a estimé que « la polygamie est souvent une injustice envers la femme et des enfants », rappelant que la possibilité « de prendre une deuxième, une troisième ou une quatrième épouse » est soumise à « des conditions d’équité » (Coran 4, 3), exigence cependant impossible à observer selon le Coran lui-même (4, 129). La polémique qui s’en est suivie a obligé El-Azhar à préciser que le grand-imam « n’avait pas du tout évoqué une interdiction de la polygamie » (La Croix, 4 mars 2019).

Pendant le mois de Ramadan 2019, lors d’une émission télévisée, Tayyeb a déclaré que, d’après le Coran (4, 34), les maris peuvent battre leurs femmes si elles ne sont pas disciplinées, mais « à condition de ne pas briser les os à la suite de ces coups » (Atlantico, 13 juin 2019).

            Interrogé par une chirurgienne sur la licéité de recoudre l’hymen d’une femme violée ou abusée, le directeur de la Recherche au Centre international de la Fatwa (fondé en 2016), Ahmed Mamdouh, a délivré une fatwa positive, obligeant la femme concernée de faire un acte de repentance pour pouvoir épouser l’homme de son choix. Dans une réplique publiée sur un site Internet, Mouna Hilmi, poète égyptienne, en a dénoncé l’hypocrisie vis-à-vis du futur mari et l’injustice d’une telle sentence qui ne prévoyait aucune sanction contre l’agresseur (AhewarLe Dialogue, 28 septembre 2021).

Quand le gouvernement capitule

            Sur la question de la femme, El-Azhar pourrait remporter une victoire sur le gouvernement égyptien comme le laisse entrevoir l’annonce récente d’une révision du Code de la famille soumise au Parlement. Si ce projet est voté, une femme ne pourra pas se marier sans l’accord d’un tuteur, signataire avec l’époux du contrat de mariage et, de ce fait, habilité à l’annuler. Cette mesure s’appliquerait aussi aux chrétiennes : en cas de conversion de leur mari à l’islam, elles perdront leur droit de garde sur leurs enfants. « Le droit musulman est l’unique source du Code de la famille », a soutenu Tayyeb, qui se dit opposé à ce que les affaires familiales soient régies sur le plan civil (La Croix, 5 mai 2021).

RIVALITÉS ISLAMISTES

Les difficultés entre l’État et El-Azhar s’enracinent dans un contexte marqué par les influences islamistes dans la société égyptienne. Elles peuvent conduire à des compromis réciproques.

Le culte musulman sous surveillance

En 2014, le ministère des Waqf (biens religieux), chargé du culte, a annoncé son intention de confier à ses services la rédaction des prêches hebdomadaires. Chaque vendredi, le même texte devait obligatoirement être lu par les imams dans toutes les mosquées du pays. Il s’agissait de « couper court aux tentatives des Frères musulmans et de leurs sympathisants d’utiliser la chaire des mosquées comme tribune de leur combat politique ». Le Conseil supérieur des oulémas d’El-Azhar, qui n’avait pas été consulté, a rejeté cette décision, considérant que, selon l’article 7 de la Constitution égyptienne, l’institution azharienne « est la principale autorité de référence pour les questions religieuses touchant à l’islam » et estimant qu’« il valait mieux améliorer la formation des imams et ouvrir leur horizon culturel plutôt que de leur enjoindre de lire un prêche rédigé » (Ahmed Abdel Alim, Orient XXI, 2 septembre 2016).

Le ministre des Waqf a alors consenti à n’imposer que des « thèmes », laissant à chaque responsable de mosquée la liberté rédactionnelle (La Croix, 17 mai 2017).

En 2017, El-Azhar a nommé 144 femmes pour prêcher dans les mosquées les plus importantes d’Égypte, cela en vue « d’essayer de modérer un discours religieux parfois extrémiste diffusé à la radio et à la télévision par des prédicatrices non officielles » (La Croix, 20 février 2017). Que signifie cette décision ? « El-Azhar est un peu aux abois : le bureau du grand-imam veut sortir de son isolement et se demande comment faire pour lutter contre l’extrémisme » (un observateur anonyme cité par La Croix, 27 février 2017).

Frères musulmans et salafistes

Conscient de l’hostilité farouche du chef de l’État envers les Frères musulmans (FM), dont l’influence, sans être exclusive, est avérée au sein d’El-Azhar (en témoignent les femmes revêtues du niqab, le voile intégral, que l’on peut croiser sur le campus, jusque dans la partie qui leur est réservée), Tayyeb a peut-être voulu donner des gages à l’autorité politique en suscitant une fatwa diffusée par le Centre international fin 2020. Celle-ci a invalidé l’appartenance aux Frères musulmans. « Ces groupes déforment les textes, les retirent de leur contexte et les utilisent à des fins qui leur sont propres, afin de dénaturer et perdre les peuples. Y adhérer est proscrit par la charia ». Constatant que « cette fatwa est une première dans l’histoire d’El-Azhar », Hussein El-Qadi, chercheur en affaires religieuses, y voit « un jalon louable et important » et pense que « d’autres mesures devraient s’en inspirer » (Arabnews.com, 21 décembre 2020).

Cependant, l’islamisme est présent en Égypte sous d’autres étiquettes, notamment le parti salafiste El-Nour (La Lumière). Rival des FM, il s’inspire du wahhabisme séoudien. Or, selon le chercheur Stéphane Valter, cette idéologie submerge le monde islamique de fatwas « qui façonnent les opinions publiques et obligent les différentes autorités religieuses à se positionner » (Fatwas et politique, op. cit., p. 16).

Ayant fait allégeance à Sissi (cf. PFV n° 82), s’abstenant de critiquer le pouvoir, El-Nour peut répandre librement sa vision de l’islam (Gilles Kepel, Sortir du chaos, Gallimard, 2018, p. 219) ; disposant au Sénat de deux représentants nommés par Sissi, il fournit au régime « la caution islamique à l’éradication des Frères musulmans » (G. Kepel, Le prophète et la pandémie, Gallimard, 2021, p. 171-172). Ce parti bénéficie également d’une influence réelle au sein d’El-Azhar, qui dépend largement du financement des Émirats Arabes Unis, autre parrain d’El-Nour.

Un étudiant d’El-Azhar a témoigné de la présence de l’islamisme au cœur de l’institution. « Les Frères et les salafistes sont partout, mais ne le revendiquent pas ouvertement. Petit à petit, ils viennent te voir et te draguent » (Le Point, 16 juin 2016).

LA RÉFORME IMPROBABLE

Bernard Godard, observateur attentif du monde musulman (entre 1997 et 2002, il fut chargé du dossier islam par les ministres de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement puis Daniel Vaillant), en déduit : « C’est dire si les espoirs de réinterprétation, de contextualisation de la religion musulmane s’éloignent à une époque où il y a urgence en la matière […]. Pour éloigner la séduction lentement et longuement bâtie par les islamistes, on affiche un conservatisme qui fait un clin d’œil aux salafistes et cela avec le regard complice des Séoudiens et des Émiriens » (Atlantico, 13 juin 2019).

Deux enquêtes journalistiques réalisées sur place vont dans le même sens. « De l’aveu même de certains azharistes, El-Azhar est aujourd’hui dans l’incapacité totale de réformer en profondeur l’interprétation des textes religieux. “Nous sommes bloqués dans notre passé glorieux”, lâche l’un d’eux. […] Pendant les cours, Copernic et Darwin n’ont pas droit de cité » (Armin Arafi, Le Point, 16 juin 2016).

« Bref, la “modernisation” d’El-Azhar, souhaitée par le pouvoir, prendra beaucoup de temps » (Georges Malbrunot, Le Figaro, 25 mars 2018).

Des observateurs constatent chez Tayyeb un manque de clarté qui se manifeste de diverses manières : affirmation du refus de toute connivence avec la politique ; insistance sur l’option du « juste milieu » (entre tradition et modernité) dans l’enseignement d’El-Azhar comme preuve de la lutte contre le fanatisme ; rejet de toute méthode d’interprétation des textes sacrés musulmans qui s’inspirerait des sciences humaines « occidentales », au motif que la tradition islamique dispose de ses propres outils d’analyse. Tout cela pousse certains d’entre eux, comme le politologue égyptien Oussama Nabil, à s’interroger sur la ligne du grand-imam. « Est-il un farouche partisan d’un “islam des Lumières” empêché d’agir par les FM et les salafistes et contraint d’affirmer son indépendance face au pouvoir politique ? Ou un opposant à l’islamisme mais aussi à “l’Occident” et partisan d’une réforme a minima » (La Croix, 17 mai 2017).

Compte tenu du lien existant entre fatwas et prises de position politiques, considérer El-Azhar comme une institution strictement religieuse relève d’une « distinction théorique », observe Stéphane Valter. « Les éventuelles divergences entre avis juridiques et prises de position publiques doivent de plus en plus être vues comme reflétant les tensions internes à l’institution, qui est en partie le reflet des combats idéologiques traversant toute la société [égyptienne]. En ce sens, fatwas et politique ne sont in fine que les deux faces de la même réalité » (Op. cit., p. 123).

POUR CONCLURE

Le sujet abordé ici soulève deux questions : l’orthodoxie doctrinale ; la légitimité et l’autorité reconnue des institutions. Le juriste tunisien Yadh Ben Achour propose l’explication suivante.

« L’énorme différence entre le christianisme et l’islam, c’est que dans un cas nous avons une Église détenant le monopole de la vérité religieuse, qui joue le rôle de l’intercesseur entre Dieu et l’homme et stabilise la dogmatique orthodoxe, tandis que dans l’autre nous avons une orthodoxie diffuse, à fragmentation, partagée entre plusieurs éléments du corps social et dans laquelle la majorité du peuple des croyants joue un rôle fondamental. Pour cette raison, un certain nombre d’auteurs, comme Shahab Ahmed [universitaire et islamologue pakistano-américain, 1966-2015, auteur de What is Islam ?, ndlr], estiment que la notion même de “religion” qui suppose la division binaire entre le religieux et le séculier, le profane et le sacré, n’est pas applicable à l’islam ».

Yadh Ben Achour

« Le problème c’est que, dans l’histoire, ce dualisme théologique impliqué par l’idée de la voie droite va prendre les formes d’un phénomène essentiellement politique, un enjeu de pouvoir. En effet, qui est habilité à définir la voie juste, la voie droite ? Réponse : le vainqueur politique, celui qui a remporté la victoire militaire. C’est ainsi que se forme l’orthodoxie […]. Cette consécration est donc le résultat d’un succès politique, souvent relayé par une majorité d’adeptes […]. Ce succès politique n’est cependant jamais assez fort pour réellement éliminer la dissidence » (L’islam et la démocratie, Gallimard, 2020, p. 207-208).

                                               Annie LAURENT
Déléguée générale de CLARIFIER