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En Égypte

Le 3 juillet dernier, le patriarche de la principale Église égyptienne, Théodore II, pape des coptes-orthodoxes, a siégé aux côtés du général Abdel Fatah El-Sissi, chef de l’armée, lorsque celui-ci annonça la déposition du président Mohamed Morsi, membre de la confrérie des Frères musulmans, élu un an auparavant.

Durant le bref mandat de Morsi, le mépris envers les coptes, que ceux-ci endurent depuis la conquête arabe de leur pays (VIIème siècle), s’est accentué, encouragé par le discours sectaire tenu jusqu’au sommet de l’Etat. En témoignent, entre autres : l’agression armée contre la cathédrale Saint-Marc au Caire (avril 2013) sous les yeux d’une police impassible, l’augmentation de rapts de jeunes filles islamisées et mariées contre leur gré, les pressions exercées sur les artisans et les commerçants qui confectionnent et vendent des statuettes et des icônes, afin qu’ils cessent ces activités haram (interdites) au regard de la charia (loi islamique).

A l’instar des millions d’Égyptiens victimes de la gouvernance calamiteuse d’un Morsi soumis à l’idéologie de sa confrérie et aux directives de sa hiérarchie, les coptes ont vécu son éviction comme un événement providentiel. D’où leur soutien massif à l’armée et leur irritation au vu du défilé de dirigeants occidentaux venus au Caire plaider en faveur de la démocratie, alors que les Frères musulmans, invités par le président intérimaire, Adly Mansour, à participer au dialogue national, se sont retranchés dans une contestation irréductible, fermée à toute auto-critique.

De toute façon, les chrétiens ne pouvaient pas se tenir neutres, sous peine de subir des représailles de la part du nouveau pouvoir. Durant la transition post-révolutionnaire, entre le départ du président Moubarak (février 2011) et les élections (printemps 2012), l’armée n’a pas hésité à écraser de ses chars 27 chrétiens manifestant pacifiquement au Caire (octobre 2011).

En s’associant au vaste mouvement populaire anti-Morsi, les coptes s’attendaient à subir la vengeance des Frères musulmans, sans peut-être en prévoir l’ampleur. Un véritable ouragan de violences s’est déchaîné contre eux durant l’été : assassinats d’un prêtre et de laïcs, incendies de dizaines d’écoles, de magasins, d’habitations appartenant à des chrétiens ainsi que d’une soixantaine d’églises (1) dans tout le pays. Les coptes savent aussi que la forte imprégnation des idées islamistes chez une large partie de leurs compatriotes musulmans, y compris les jeunes, n’est pas près de disparaître et que la future Constitution conférera vraisemblablement une place de choix à la charia.

Malgré cela, les dignitaires chrétiens ont privilégié le patriotisme sur l’intérêt confessionnel. Tandis que les prêches des mosquées appelaient les musulmans au djihad contre les chrétiens, ces derniers ne parlaient que de pardon et de confiance en l’amour de Dieu. Le pape Théodore II a même donné une tonalité spirituelle à sa réaction. « Les Frères musulmans pensent se venger en brûlant les églises. Mais en réalité cela est le prix du rachat de l’Égypte, et nous l’offrons avec grand amour » (14 août 2013).

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(1) L’œuvre d’Orient a répertorié sur son site tous les lieux chrétiens incendiés ou saccagés depuis le 14 août 2013. Cf. www.oeuvre-orient.fr

 

En Syrie

Dès le début de la crise (mars 2011), les patriarches des Églises orientales, catholiques et orthodoxes, ainsi que les évêques de ces Églises présents en Syrie, ont refusé de suivre ceux qui, dans le pays comme à l’extérieur, réclamaient le départ immédiat du président Bachar El-Assad, tout en affirmant que des réformes politiques étaient nécessaires, à condition que l’on tînt compte du contexte local. Ils se sont aussi opposés au recours à la violence contre le régime, préconisant une solution par le dialogue entre Assad et ses opposants de l’intérieur, afin d’éviter la prise de pouvoir par les mouvements islamistes, notamment les Frères musulmans, qui ont été aux premiers rangs de la contestation avant d’être devancés par des salafistes de diverses obédiences. Pour les chrétiens, il est préférable de vivre sous un régime qui leur garantit la participation aux affaires publiques et leur permet de construire églises et écoles, plutôt que d’être assujettis au statut totalement injuste et destructeur de la dhimmitude (cf. PFV n° 5).

Les responsables chrétiens, ainsi que des sunnites hostiles à l’islamisme, se sont enfin étonnés de la reconnaissance précipitée de la Coalition nationale syrienne, érigée en Occident au rang de « seule représentante légitime du peuple syrien ». La mise en avant du nom de quelques chrétiens engagés dans le combat anti-Assad (Michel Kilo, Georges Sabra), destinée à montrer le pluralisme de cette instance, manque de crédibilité. Militants de partis athées, ils ne représentent en rien leurs communautés de naissance.

Les responsables d’églises locales, ainsi que l’immense majorité de leurs fidèles, savaient que l’on ne peut pas imposer la démocratie par la force des armes, comme l’a montré le triste précédent de l’Irak où l’éviction de Saddam Hussein (2003) a entraîné le chaos et l’exil de plus de la moitié des chrétiens de ce pays. En Irak comme en Syrie, et contrairement à l’Égypte, les clivages sont essentiellement confessionnels, opposant sunnites, chiites et alaouites (cf. PFV n° 13 et 13 bis). « L’Occident pense qu’avec les sunnites au pouvoir la démocratie remplacera la dictature, mais c’est une grande illusion » (Youssef III Younan, patriarche de l’Église syriaque-catholique, L’Orient-Le Jour, 30 août 2013).

Or, les dirigeants occidentaux n’ont jamais voulu entendre la voix de ces chrétiens qui ont parfois été décrits comme complices d’un régime insupportable. Et cela a continué malgré l’arrivée massive en Syrie de djihadistes de toutes provenances, largement soutenus, armés et financés par les puissances sunnites (monde arabe, Turquie, Afrique du Nord, Asie centrale).

Sur place pourtant, les prêtres, religieux et laïcs ont multiplié les initiatives pour créer des espaces de réconciliation et venir en aide à toutes les victimes de la guerre, quelles que soient leur appartenance religieuse et leur position face à Assad.

Mais leur refus de s’engager dans la rébellion expose les chrétiens à de nombreuses agressions. Depuis le début de la révolte, deux évêques ont été enlevés (on est toujours sans nouvelles d’eux), plusieurs prêtres et religieux ont été assassinés, ainsi que des dizaines de laïcs, parfois après avoir subi d’atroces tortures, des monastères et des églises ont été saccagés et pillés. A partir du 4 septembre, des djihadistes d’une branche affiliée à El-Qaïda ont attaqué une localité hautement symbolique pour les chrétiens : Maaloula, dont les habitants parlent l’araméen (la langue du Christ). L’un deux, ayant refusé de se convertir à l’islam, a été abattu avec deux de ses amis.

Quelque 450 000 chrétiens, soit près du tiers de l’effectif total, ont été contraints de quitter leurs domiciles depuis le début de la crise (mars 2011).

Alors qu’a été envisagée ces derniers jours une intervention militaire menée par les États-Unis et la France contre le régime d’Assad, les patriarches et évêques orientaux réitèrent à l‘unisson leur opposition à ce projet. « Nous attendons une force internationale qui aide à dialoguer et non pas à faire la guerre » (Mgr Antoine Audo, président de Caritas-Syrie, Radio Notre-Dame, 26 août 2013).

 

Annie Laurent


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