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Depuis quelque temps, en France, le « voile islamique » revient dans le discours public. Ainsi, réagissant à la volonté exprimée le 13 avril dernier par le Premier ministre Manuel Valls de relancer le débat sur l’interdiction du port du voile à l’université, des étudiants de l’Institut d’études politiques de Paris ont organisé, le 20 avril, un Hidjab Day (Journée du Voile), invitant celles de leurs camarades qui le souhaitaient à se couvrir les cheveux dans l’enceinte de l’établissement pour affirmer leur liberté en ce domaine.

Une certaine ambiguïté entoure le voile islamique car il est, le plus souvent, considéré dans sa dimension seulement religieuse alors qu’il s’agit d’une pratique plus complexe. Les deux Petites Feuilles vertes, n° 42 et 43, permettront de clarifier cette question délicate. Vous trouverez la première ci-après.

 


 

PETITE FEUILLE VERTE N° 42

LE VOILE ISLAMIQUE

 

A notre époque, le fait pour beaucoup de musulmanes de sortir la tête couverte est souvent perçu comme une exclusivité de la religion islamique. Or, l’origine de cette tenue est très antérieure à l’apparition de l’islam. Toutes les civilisations, celles de l’Antiquité grecque et romaine comme celles des Perses, des Pharaons et de l’Ancien Testament, ont connu cette pratique qui n’avait rien de religieux et pouvait aussi concerner les hommes, en particulier chez les juifs.

La dimension religieuse du voile féminin est apparue avec le christianisme comme le montre l’universitaire Bruno-Nassim Aboudrar dans un livre récent, Comment le voile est devenu musulman (Flammarion, 2014), où il commente les recommandations de saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens (11, 2-16) ainsi que l’interprétation qu’en ont faite deux Pères de l’Eglise, saint Clément d’Alexandrie et Tertullien.

Suivant l’exemple de la Vierge Marie, que l’on n’imagine pas non voilée, des générations de chrétiennes laïques ont porté mantille, foulard ou chapeau pour se rendre à l’église. Cette tradition perdure chez une partie des catholiques et chez les orthodoxes. Quant au voile des religieuses, il signifie leur consécration à Dieu, état de vie inconnu en islam. Le christianisme ne fait pas de la tête couverte une obligation civile ni même morale, mais en Europe le couvre-chef a longtemps fait partie de la tenue habituelle des femmes.

Chez les Arabes d’avant l’islam, seules les femmes des couches aisées et libres portaient un voile pour se distinguer des servantes et des esclaves. Mais, très vite, cette tenue a eu une double dimension, à la fois civile et religieuse, comme le rappelle l’imam Hassan Amdouni, établi en Belgique, dans un manuel récent sur la toilette féminine : « L’islam est une religion qui englobe la vie dans tous ses aspects […] parce qu’elle émane de Celui qui a créé l’être humain et qui sait, par conséquent, ce qui lui convient le mieux » (Le hidjâb, Maison d’Ennour, Paris, 2001, p. 14).

 

I – LE « VOILE » DANS LE CORAN

 

Trois versets coraniques abordent la tenue vestimentaire et le comportement des femmes hors de leurs foyers. Sur ce point, les traductions effectuées par certains spécialistes français utilisent indistinctement le mot « voile » alors que les textes arabes comportent trois vocables ayant un sens différent dans chacun des versets.

> Coran 24, 31 : « Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines […]. Dis-leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour montrer leurs atours cachés ».

Le mot arabe est ici khimâr (khumur au pluriel). Il désigne « tout ce qui cache ». La tête et les cheveux n’étant pas mentionnés, on peut comprendre qu’il s’agit  d’un fichu-châle servant à couvrir le décolleté.

> Coran 33, 59 : « Prophète, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées ».

Le mot arabe est ici jalâbîb (pluriel de jilbâb). Il désigne un ample vêtement (robe, cape ou manteau) couvrant les habits de dessous, donc plus enveloppant que le khimâr. Là non plus la tête et les cheveux ne sont pas mentionnés.

> Coran 33, 53 : « Ô vous qui croyez ! N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas, et attendu que le repas soit préparé. […] Quand vous demandez quelque chose aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile. Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs ». 

Dans ce verset, qui ne concerne que les femmes de Mahomet, le mot arabe est hidjâb. Il signifie « tenture » ou « rideau », comme le montre son usage dans d’autres passages où il évoque le fait de dérober aux regards et de séparer certains lieux et certaines personnes entre eux (cf. 7, 46 ; 17, 45 ; 19, 17 ; 38, 32), mais aussi le fait de voiler le cœur et l’intelligence (cf. 41, 5), ou encore de maintenir la séparation entre Dieu et l’homme (42, 51).

Ainsi, le Coran pose des principes sans pour autant décrire un vêtement islamique-type pour les femmes.

II – APPLICATIONS

  Depuis l’origine, les juristes musulmans considèrent le port d’une tenue féminine enveloppante comme obligatoire. Pour pallier l’imprécision du Coran quant à la forme des vêtements que la musulmane doit porter, ils ont eu à définir les parties du corps féminin qui doivent être cachées à la vue des hommes, sauf ceux, parents ou autres de la femme concernée dont le Coran donne la liste : pères, beaux-pères, fils, frères, etc. (24, 31).

1°/ Que faut-il voiler et à quel âge ?

 Les juristes se sont basés sur le concept de ‘aoura (pudeur, intimité) ; celui-ci fait l’objet d’interprétations qui peuvent être divergentes selon les écoles juridiques et les idéologies.

Hassan Amdouni : « Pour la femme, la ‘aoura comprend tout le corps, y compris les cheveux, exception faite du visage (de la racine des cheveux jusqu’en dessous du menton et d’une tempe à l’autre), des mains et des pieds (en dessous du talon d’Achille) » (Le hidjab, op. cit., p. 33).

Cette définition se fonde sur un récit contenu dans la Sunna (Tradition mahométane), seconde source du droit en islam. Au cours d’une visite d’Asma, sœur aînée d’Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet, ce dernier devant la tenue légère de sa belle-sœur, détourna la tête et dit : « Il ne convient pas à une femme, à partir du moment où elle a ses règles, de montrer autre chose que ceci et cela », désignant d’un geste son visage et ses mains (relaté par Abou Dawoud, cf. H. Amdouni, op. cit., p. 28).

Le port de la tenue islamique est requis à partir de la puberté, mais la femme ménopausée  est autorisée par le Coran à s’en dispenser (24, 60).

2°/ Un droit variable.

 Il en résulte, pour Amdouni, que les quatre principales écoles juridiques du sunnisme (hanéfite, malékite, chaféite et hanbalite), ultra-majoritaire dans l’islam, autorisent le dévoilement du visage et des mains, à condition que cela ne provoque pas la tentation (Le hidjâb, op. cit., p. 35-36). Mais, selon Ghassan Ascha, islamologue libanais diplômé de la Sorbonne, seule l’école hanéfite permet le dévoilement du visage et des mains, les trois autres ne l’admettant qu’en cas de force majeure, les soins médicaux par exemple (Du statut inférieur de la femme en islam, L’Harmattan, 1987, p. 126).

D’autres savants musulmans assurent que les malékites et les hanéfites n’autorisent le visage découvert qu’à condition que celui-ci ne soit pas fardé. Certains citent en outre un hadîth (propos de Mahomet) réputé authentique, selon lequel « quand elle [la femme] sort de la maison, le diable lui souhaite la bienvenue ». Donc, la femme tout entière est ‘aoura, ce qui rend le voile intégral obligatoire (P. Newton et M. Rafiqul Haqq, La place de la femme dans l’Islam, Dossiers Sénevé, Paris, 1995, p. 7).

3°/ La conception islamiste.

Par ailleurs, pour Salah-Eddine Boutarfa, juriste tunisien diplômé de l’Université de Paris, c’est à tort que le mot « atours » (qu’il faut cacher, selon le Coran en 24, 31, cf. supra), zîna en arabe, a été traduit par « visage » par certains jurisconsultes, alors que la traduction correcte est « ornements ». « Il ressort de cette grossière méprise qu’elle a été faite volontairement, à seule fin d’atteindre le but fixé : créer de toutes pièces une interdiction formelle alors que rien ne la justifiait » (« Le voile et l’islam », revue de l’Institut des Belles Lettres arabes, Tunis, n° 104, 1963).

Cette traduction et ce récit permettent en effet aux idéologies islamistes d’exiger que l’intégralité du corps de la femme soit rendue invisible. Depuis la deuxième moitié du XXème siècle, les adeptes du salafisme et du wahabisme veulent appliquer les fatouas (avis religieux) très rigoristes d’Ibn Taymiyya. Pour ce juriste damascène du XIVème siècle, le visage doit être caché par le voile. C’est aussi ce que préconise l’islamiste pakistanais contemporain Mawdoudi (1903-1979), dans son ouvrage El hidjâb (cf. G. Ascha, op. cit., p. 128). Dans certains milieux, une musulmane dévoilée est considérée comme nue.

Certains estiment que même la voix féminine relève de la aoura à cause du trouble qu’elle peut provoquer chez l’homme qui l’entend (Abdelwahab Bouhdiba, La sexualité en Islam, PUF, coll. Quadrige, 1975, p. 53). Le voile intégral (cf. infra) est alors une façon d’empêcher la femme de parler en public.

4°/ Les modèles de voiles.

La tenue islamique des femmes varie selon les cultures, les pays et les écoles juridiques. On peut distinguer deux catégories.

 

a) Le jilbâb (vêtement ample, épais et dissimulant les formes, cf. supra) revêt différentes formes :

  •  L’abaya maghrébine, de couleur foncée ou pastel, laisse le visage et les mains découverts.
  •  Le haïk algérien, taillé dans une cotonnade de couleur ivoire,  comporte une robe souple, le tissu sur le visage, sauf les yeux, pouvant être orné de broderies. Disparu lors de l’indépendance de l’Algérie (1962), il est réapparu dans les années 1990 sous l’influence de l’islamisme.
  • Le tchador, lourde pièce de tissu noir laissant le visage et les mains découverts est porté par les chiites (Iran, Irak, Liban, Bahreïn, Yémen). Interdit par Réza-Chah Pahlavi en 1936, il a été rendu obligatoire par Khomeyni en 1979.
  • La burqa gris-bleu, assortie d’un grillage en tissu masquant le visage, a été imposée par les Talibans dès leur arrivée au pouvoir en Afghanistan, dans les années 1990. Elle est aussi portée au Pakistan et dans d’autres pays d’Asie centrale.
  • Le niqab noir recouvrant tout le corps, y compris le visage (avec une fente pour les yeux ou un voile de visage plus fin pour permettre d’y voir) et les mains (gantées), est obligatoire en Arabie-Séoudite et dans divers pays de la péninsule Arabique. On le rencontre aussi beaucoup en Egypte. Il est également porté en Irak et en Syrie où on l’appelle izâr. L’Etat islamique (Daech) l’impose partout où il s’installe (Irak, Syrie, Libye, Nigéria, etc.), y compris aux chrétiennes et aux yézidies.

b) Le hidjâb ne concerne que la tête. Il consiste en un foulard serré autour des cheveux, des oreilles et du cou, dont la couleur, qui peut être chatoyante, est laissée au choix. Il est en principe, mais pas systématiquement, assorti d’une longue robe ou d’une tunique couvrant un pantalon. Le hidjâb n’est lié à aucune culture et constitue la tenue la plus répandue. Interdit en Turquie par Atatürk en 1926, il est autorisé et encouragé dans ce pays depuis 2013. Emine Erdogan, l’épouse du président de la République, ne sort jamais sans son voile.

POUR CONCLURE

Nonobstant ses variantes, « entre le voile [hidjâb] et la burqa, il n’y a qu’une différence de degré, non de nature » (Hanifa Chérifi, membre du Haut-Conseil à l’intégration, Le Monde, 16-17 décembre 2001).

Leïla Babès, sociologue franco-algérienne, estime que

l’usage de ce concept [hidjâb] comme voile de la femme, et de surcroît appliqué à l’ensemble des musulmanes alors qu’il est réservé aux épouses du Prophète, est un abus et un détournement de sens, qui devrait être d’autant plus transgressif que le Coran réserve à celles-là un statut particulier : “Ô femmes du Prophète, vous n’êtes les pareilles d’aucune autre femme” » (33, 32) (Le voile démystifié, Bayard, 2004, p. 22).

Annie Laurent

alaurent@associationclarifier.fr